Franziska Humphreys est la directrice de la Maison Heinrich Heine, la maison de l’Allemagne à la Cité internationale universitaire à Paris. C’est un lieu d’accueil pour des étudiants, chercheurs et artistes allemands résidant à Paris, mais également une institution qui promeut les échanges culturels entre la France et l’Allemagne. À ce titre, elle organise différents évènements. Franziska Humphreys est par ailleurs traductrice en sciences humaines et sociales et titulaire d’une thèse en littérature comparée.
Arthur Godard : Vous êtes la directrice de la Maison Heinrich Heine et dans le cadre de cette fonction, vous avez indiqué vouloir mettre le développement durable au centre de votre démarche. Est-ce que cela passe par des programmations sur ce thème à la Maison Heinrich Heine ? Est-ce que vous pensez que les échanges scientifiques et notamment les traductions entre la France et l’Allemagne sur ce sujet sont en nombre et en qualité suffisants ?
Franziska Humphreys : Je pense qu’il y a d’un côté la question de la traduction et de l’autre la question de la durabilité. La Maison Heinrich Heine accorde une grande importance à la question environnementale, à la durabilité. Cela passe par sa programmation et ses partenariats car c’est une question qu’il faut appréhender de manière multidisciplinaire et transversale. À titre d’exemple, nous avions un très beau projet l’été dernier qui s’appelait « Café Climat », que nous avons réalisé avec l’Alliance des Académies des Arts. Il s’agissait vraiment d’un café auquel nous avons invité des artistes, des scientifiques et un public très vaste à se réunir ensemble autour d’une table et discuter de différents enjeux. C’était une très belle expérience parce que ça nous a aussi ouvert à d’autres publics. On s’est retrouvés dans le jardin, et ce n’est pas une remarque anodine parce que travailler sur la durabilité, c’est à la fois programmer, discuter, développer théoriquement, mais c’est aussi repenser son espace. Ouvrir la maison, découvrir d’autres manières de se rencontrer, d’en faire un lieu de rencontre pour faire vivre le dialogue, mais aussi travailler sur l’immeuble. Il nous faut remettre en question nos manières d’habiter les lieux : il faut toujours voir la programmation culturelle en lien avec ce que nous vivons au quotidien. Pour ce qui est de la traduction, on ne promeut pas tellement des programmes autour de cette question, mais puisque la mission de la maison, c’est de faire rencontrer les deux discours, on le fait intimement, si vous voulez. Nous nous efforçons de faire dialoguer des acteurs différents ou complémentaires ; par exemple dans deux semaines avec la rencontre d’un auteur, Dimitrij Kapitelman, avec sa traductrice. Il est aussi important de mentionner toujours et systématiquement le travail des éditeurs autour de ces œuvres.
AG : En tant que directrice de la Maison Heinrich Heine, pensez-vous que votre activité de traductrice a une influence sur les programmes mis en place et si oui, laquelle ?
FH : Je ne sais pas si c’est davantage que d’autres, mais je pense avoir une sensibilité pour les différences de discours et pour la nécessité de faire dialoguer et circuler certains savoirs. J’étais traductrice surtout en sciences humaines, et je suis convaincue que la traduction dans ce domaine, ce n’est pas seulement un copier-coller d’une langue à une autre, mais ça produit toujours un savoir tiers. C’est à cela que je m’intéresse et que j’essaie effectivement de reproduire dans la manière dont on envisage une soirée. C’est-à-dire que nos soirées sont rarement simplement un Allemand qui parle de quelque chose d’allemand, mais on essaie toujours d’arriver à un croisement de regards, même si là, par exemple, on va avoir toute une série sur les démocraties fragilisées, et il y aura toujours une personne qui sera la vedette si vous voulez, mais le cycle en lui-même communique. Le dialogue et sa valorisation sont au centre de l’identité de la Maison Heinrich Heine. Et effectivement, je pense que les traducteurs et traductrices ont une sensibilité particulière pour cela.
AG : Pour en venir justement aux sciences humaines et sociales, vous avez traduit des productions assez diverses avec des essais de philosophie de Bruce Bégout mais aussi des articles plutôt historiques. Avez-vous des manières différentes d’appréhender, de préparer une traduction suivant la discipline du texte que vous allez traduire, et une prédilection pour une discipline en particulier ?
FH : Non. Il y a une particularité : je pense que les textes que vous avez nommés, par exemple Bruce Bégout, mais aussi le texte le plus formateur pour moi qui était la traduction des textes de Louis Althusser et le petit essai de Michel Foucault, sont des textes qui ne sont pas scientifiques au sens strict. Ce sont des essais qui comportent des éléments fictionnels situés sur un autre plan que le discours scientifique. On est toujours sur la limite entre ce qu’est le discours scientifique et un discours autre, et c’est ça qui m’intéresse. C’est aussi le sujet de ma thèse, la question des limites ou peut-être plutôt de la communication entre le groupe polylittéraire, c’est-à-dire les sciences humaines avec la production des idées, parce qu’il y a toujours une part de fiction dans les sciences humaines. J’ai toujours eu ce goût, cette approche aux sciences humaines qui essaye de comprendre le grain de folie qui habite une production conceptuelle. Je crois que le plus difficile, un vrai défi en tout cas, a été le très gros dernier livre sur l’esclavage, qui compte plus de 1 000 pages. Il s’agit d’un ouvrage collectif, et il m’a demandé énormément de recherches, beaucoup plus que les autres, parce qu’il y avait un contexte historique à comprendre. Il y avait vraiment un travail sur les concepts, sur les mots, sur le contexte de certaines notions qui n’était pas anodin. Et là aussi, le travail sur la langue était particulièrement délicat. Je n’étais pas vraiment formée à la question de la langue et sensible aux enjeux du racisme, c’était une expérience nouvelle.
AG : On imagine le travail de traduction comme relativement solitaire. Vous avez pourtant organisé et participé à des colloques sur le thème de la traduction en sciences sociales, en quoi consiste l’intérêt de la collaboration entre traducteurs ? Comment est-ce qu’on collabore entre traducteurs ?
FH : J’ai mis en place le programme « Penser en langue-In Sprachen denken » qui aujourd’hui trouve une certaine continuité avec Bettina Sund. Vous avez raison, le travail de traducteur est extrêmement solitaire mais la collaboration n’est absolument pas dénuée d’intérêt. Par exemple, dans l’ouvrage collectif dont nous avons parlé, c’est évident, nous avons vraiment travaillé collectivement. Mais il est aussi utile que les traducteurs se croisent, se rencontrent, pas uniquement pour discuter de leurs problèmes. Les traducteurs sont d’une certaine façon les meilleurs lecteurs de leurs textes. Ils accumulent également un savoir impressionnant, une sensibilité unique à l’égard du texte qu’il est primordial d’entendre et de reconnaître, presque de lui donner un statut épistémologique. Créer un réseau est important pour les traducteurs qui exercent ce métier précaire. Cet aspect de mise en réseau, de conseil professionnel, de mentorat de la part de ceux qui connaissent déjà bien le métier en direction des plus jeunes n’est pas à négliger. C’est aussi l’occasion de discuter avec des personnes très intéressantes et qui n’ont jamais l’occasion de s’exprimer parce qu’elles ne sont pas invitées, pas écoutées. Les traducteurs sont des gens qui ont fréquemment des parcours de recherche universitaires, mais qui pour des raisons multiples n’ont pas eu de poste, et qui vivent cette existence un peu dans les marges ; et il est d’autant plus important, avec tous les enjeux de l’intelligence artificielle, de valoriser ce travail qui ne pourra jamais être remplacé par les machines.
AG : Vous êtes spécialisée dans la traduction en sciences humaines et sociales, considérez-vous que cela constitue un sous-champ de la traduction à part entière, et quels seraient les défis spécifiques par rapport à la traduction d’ouvrages d’autres types ?
FH : Oui, c’est tout l’enjeu de « Penser en langues » de montrer que la traduction en sciences humaines est un champ à part. La grande différence par rapport à la littérature, c’est qu’il y a un travail conceptuel bien plus important à faire. Si on veut traduire des textes philosophiques ou sociologiques par exemple, il faut lire les œuvres qui sont citées. Il faut aussi avoir les outils pour faire tout ce travail de recherche ; je crois que c’est l’horreur de tous les traducteurs en sciences humaines et sociales : on passe beaucoup de temps sur le texte, mais on passe encore plus de temps sur toutes les notes de bas de page, c’est un travail énorme. Il y a donc une formation à la recherche, à la méthode, et un travail conceptuel, parce qu’il faut comprendre les textes qu’on traduit, et cela distingue la traduction en sciences humaines de la littérature.
AG : Vous publiez également des articles et des ouvrages scientifiques, vous vous intéressez notamment à Michel Foucault, qui est l’objet de votre thèse. Quel lien voyez-vous entre votre travail de chercheuse et votre travail de traductrice, est-ce que les deux se nourrissent, quelles influences voyez-vous entre les deux ?
FH : J’ai déjà mentionné Foucault, il est très important dans mon parcours de traductrice. J’ai dû écrire ma thèse en deux versions, en français et allemand. Le résultat est très beau mais le processus était horrible, je me suis auto-traduite dans les deux sens parce que j’avais des parties en français, des parties en allemand. C’était très dur et très formateur. C’est probablement le point de départ de mon attrait pour la traduction parce que c’était une vraie expérience, un défi à relever. Vous vous rendez compte que quand vous êtes confronté à ça, parfois vous n’arrivez pas à écrire une idée dans l’autre langue : c’est une idée qui se construit en français par exemple, et il n’est pas possible qu’elle se fasse autrement qu’en français. Après, en la traduisant en allemand, vous trouvez encore d’autres articulations, mais c’est un processus vivant, ce n’est pas juste utiliser un traducteur automatique, c’est une pensée à l’œuvre, et c’est sans doute pour cela que c’est l’origine de mon attrait pour la traduction, même si j’avais déjà traduit avant. En parallèle de mes études, j’ai travaillé chez un éditeur, et j’ai traduit pour lui. Travailler sur Althusser fut aussi une vraie expérience qui m’a énormément marquée, comprendre que ce travail conceptuel qu’il a fait coïncide à certains moments mot pour mot avec les descriptions qu’il a fait du meurtre de sa femme, ça donne une émotion tellement existentielle que ça m’a vraiment choquée et sensibilisée. Après, j’ai écrit théoriquement sur la traduction, mais ce n’est pas ce qui me plaît le plus, je ne suis peut-être pas une très bonne théoricienne, je viens de la littérature générale et comparée.
Je travaille en ce moment sur le poème « Zong! » de la canadienne Marlene NourbeSe Philip, qui fait 120 pages. Il porte sur un bateau esclavagiste au nom éponyme. C’est un livre qui fait travailler les langues, qui est déjà en lui-même tout un noyau de traduction, il faut trouver des manières de rendre palpable l’indicible, car c’est un crime qui a été commis sur ce bateau, la moitié des esclaves y ont été tués. J’aime bien travailler sur la pluralité des langues, là où elles habitent une langue elle-même, c’est-à-dire que dans une seule langue, vous pouvez avoir seulement un petit noyau qui s’ouvre, et vous vous rendez compte qu’une langue n’est jamais juste une langue, elle est toujours traversée par d’autres langues, et cela me plaît beaucoup.
AG : Enfin, ma dernière question. J’ai été très surpris d’apprendre que Hegel avait été traduit tardivement en France, vers le milieu du xxe siècle. Reste-t-il aujourd’hui selon vous des angles morts majeurs dans la traduction d’ouvrages allemands en français et si oui lesquels ?
FH : Oui. La « Medientheorie » est un exemple parfait. Elle a été fondée en Allemagne par Friedrich Kittler. Et la théorie de Kittler est très proche, inspirée, on pourrait presque dire, d’une certaine façon, une sorte de copier-coller, de l’ouvrage Les mots et les choses de Foucault. C’est donc une théorie très inspirée par la théorie française, qui n’a jamais été prise en considération par le discours français. L’histoire de la « Medientheorie » est très intéressante, elle est massivement reçue aux États-Unis, mais n’a jamais fait son retour en France. C’est un champ très important. L’autre grand discours qui n’a jamais été repris en France, ce sont les « disability studies » : toutes les études, tout le travail qui est fait sur le handicap et qui a un statut important en Allemagne, à l’université, mais qui n’est pas du tout arrivé en France. Je connais mieux cette direction que l’autre, et il y a certainement des points de la théorie française qui ne sont pas arrivés en Allemagne, mais oui, je pense qu’il y a du travail à faire, pour les étudiants.
AG : Merci beaucoup !
Propos recueillis par Arthur Godard
