Événement à la Maison Heinrich Heine

Ce jeudi 04 XII 2025, la Maison Heinrich HEINE, sise au sein de la Cité universitaire à Paris (XIVe arrondissement), accueillait l’historien de la médecine Rainer HERRN pour la présentation de son ouvrage De l’amour et de la souffrance. L’Institut berlinois de science sexuelle (1919-1933) [Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2025].

Avant de revenir à proprement parler sur cette rencontre littéraire, retour sur un lieu d’exception mais méconnu à Paris, la Cité internationale universitaire, qui commémore cette année ses cent ans. 

À l’origine de cette idée cosmopolite, visionnaire et généreuse, un homme : Émile DEUTSCH de la MEURTHE (1847-1924), grand industriel et philanthrope. Sur un terrain de 40 hectares, ce projet, à partir de 1920, deux ans donc après la fin de la Grande Guerre, a une ambition cardinale après la « boucherie » qu’a été la Première Guerre mondiale : « favoriser les échanges entre étudiants de toutes les nationalités choisis à un niveau élevé de leurs études et compte tenu de leurs ressources ». Bien sûr, d’autres généreux donateurs se sont associés à cette belle initiative, comme John D. ROCKEFELLER Jr (1874-1960) et le poète Edmond HARAUCOURT (1856-1941).

L’autre but de la « Cité U » comme elle est surnommée par les Parisiens était de constituer un ensemble architectural exceptionnel et très hétéroclite. Ainsi, les 5 000 étudiants de 120 nationalités, sont accueillis et résident dans 37 pavillons, érigés entre 1923 et 1968. Citons-en quelques-uns, protégés au titre des monuments historiques : la Fondation DEUTSCH de la MEURTHE par Lucien BECHMANN, la Fondation Suisse par LE CORBUSIER, le Collège néerlandais signé Willem Marinus DUDOK, la Fondation franco-brésilienne co-réalisée par LE CORBUSIER et Lucio COSTA et la Fondation AVICENNE (ex Maison de l’IRAN), œuvre de Claude PARENT, André BLOC, Heydar GHIAI et Moshen FOROUGHI ou enfin le grand salon de la Fondation des États-Unis de Louis LEPRINCE-RINGUET.

Les amateurs nippophiles ne manqueront pas la Maison du Japon que l’on doit à l’architecte Pierre SARDOU et qui contient deux fresques de FOUJITA. 

Les étudiants peuvent aussi se retrouver au sein de la Maison internationale ou aller se recueillir à l’église dédiée au Sacré-Cœur des étudiants, construite, faute de place, sur le territoire vicinal de la ville de Gentilly. Aux beaux jours, on conseille à tous d’aller baguenauder dans ce lieu dépaysant, propice à la rencontre, d’autant plus surprenante que l’on croisera peut-être la route d’un étudiant d’une des 120 nationalités présentes sur ce « campus ».

Revenons maintenant à la présentation de l’enquête très nourrie de l’historien de la médecine Rainer HERRN, De l’amour et de la souffrance. L’Institut berlinois de science sexuelle (1919-1933).

Cet ouvrage, d’abord publié en 2022 en Allemagne aux prestigieuses éditions SUHRKAMP, sort en traduction française (assurée par Anne-Sophie ANGLARET), dans le cadre de la collection « Bibliothèque allemande » de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), programme piloté par Bettina SUND. À noter, la très belle couverture : illustrée d’une œuvre de Jeanne MAMMEN, Transvestitenlokal/ Transvestite Hall (circa 1931), elle donne, d’emblée, le ton.

Au sein de la Maison Heinrich HEINE (un buste du poète romantique vous salue en arrivant), la salle vitrée où a lieu la rencontre possède une jauge d’une centaine de personnes. Quelques rares places restent vides. Ce moment rassemble une population hétéroclite : des étudiants, des retraités et des actifs, francophones, germanophones ou… bilingues, comme ceux qui n’ont pas recours aux casques de traduction simultanée, assurée du français par Cornelia GEISER et de l’allemand par Bertrand BROUDER, réfugiés chacun dans un box, à gauche de la scène. Sur celle-ci ont pris place le protagoniste principal de la soirée, l’historien berlinois de la médecine Rainer HERRN, Flora BOLTER, co-directrice de l’Observatoire LGBTI+ de la Fondation Jean-Jaurès (qui officie en qualité de modératrice) et enfin le sénateur de l’Hérault Hussein BOURGI, présent ce soir car il est aussi un militant très engagé pour la défense des droits LGBT+ et président du Mémorial de la Déportation Homosexuelle.

Après le mot d’accueil de la sémillante directrice du lieu, Franziska HUMPHREYS, la parole est donnée à Jean-Marc BERTHON, ambassadeur pour les droits des personnes LGBT+ au Quai d’Orsay. Ce dernier insiste sur l’actualité brûlante de l’ouvrage et « notre dette immense » envers Magnus HIRSCHFELD (1868-1935), médecin juif berlinois, qui ouvre au tout début de la république de Weimar, en 1919, l’Institut berlinois de science sexuelle (1919-1933). Son approche scientifique, bienveillante et ouverte a fait de ce lieu unique (centre de recherches, de soins, d’enseignement et de sensibilisation) un creuset où se retrouvaient une population bigarrée (homosexuels, bisexuels, transsexuels, etc.) avec des médecins, juristes, psychologues et militants autour d’un projet commun : explorer la diversité des sexualités et défendre celles et ceux marginalisés en raison de leur orientation ou de leur identité.

Mort le jour de ses 67 ans (mais après avoir pu célébrer cet anniversaire) à Nice, Hirschfeld s’était exilé dès l’arrivée au pouvoir des nazis, d’abord à Paris (où il résida dans le VIIe arrondissement) puis à Nice.

En 1933, exilé à Paris, il vit au cinéma les « Actualités du Monde » où l’autodafé de ses œuvres et de son buste par les nazis fut un « choc effroyable » (dixit Hirschfeld) pour celui qui milita dès 1897 pour l’abrogation de l’article 175 du code pénal allemand, article qui condamnait l’homosexualité. Il subit la calomnie, des agressions physiques.

Ce dense échange, suivi de questions-réponses avec le public, donne envie de se plonger dans la somme écrite par Rainer HERRN pour approfondir la découverte de l’histoire de cet homme à la prescience fascinante et qui mériterait d’être enfin reconnu à sa juste valeur. Gageons que cette enquête y contribuera. Tout comme l’exposition, présentée dans le vestibule de la Maison Heinrich HEINE, là où le public, les organisateurs et les protagonistes principaux de la soirée se retrouvèrent pour un moment convivial autour d’un cocktail.

Jacques Kasbi