Qu’est-ce que l’autorité ?

Qu’est-ce que l’autorité ? France – Allemagne(s), XIXe-XXe siècles est un ouvrage collectif dirigé par Emmanuel Droit et Pierre Karila-Cohen qui explore la construction, l’exercice et la contestation de l’autorité au sein des deux principales puissances continentales. Les auteurs explorent les lieux où l’autorité s’est fabriquée au fil du temps, des écoles aux administrations en passant par les postes de police. L’ouvrage s’interroge sur ce qui rend le pouvoir légitime aux yeux de ceux qui lui obéissent, en soulignant les divergences profondes entre les modèles français et allemand. 

« Le monde actuel, le monde sans autorité consacrée, semble placé entre deux impossibilités : l’impossibilité du passé, l’impossibilité de l’avenir. » Cette phrase, tirée de l’introduction, peut guider la pensée d’Emmanuel Droit et de Pierre Karila-Cohen qui s’inscrivent dans une filiation directe avec Hannah Arendt. En effet, dans son ouvrage La Crise de la culture, la philosophe faisait un constat fondamental : l’autorité exclut l’usage de la violence. L’apport majeur de cet ouvrage est de mettre cette théorie à l’épreuve des faits historiques soigneusement choisis. Traditionnellement, l’autorité est perçue comme un ordre émanant d’en haut, ceux qui gouvernent, vers le bas, les gouvernés. Droit et Cohen démontrent que l’autorité n’est pas un état de fait mais plutôt une construction permanente. L’autorité ne se possède pas : elle s’octroie et « suppose aussi sinon le consentement, du moins la reconnaissance par les dominés de la légitimité du rapport de dépendance » (p. 67). Les auteurs mettent d’ailleurs remarquablement bien en avant les trajectoires singulières de la France, marquée par la figure de l’État républicain, cette autorité de la raison, héritée des Lumières, et de l’Allemagne, où l’autorité s’est longtemps construite sur le charisme comme nous le montre les modèles bismarckien et hitlérien. Cette mise en parallèle leur permet de déconstruire un modèle vertical de l’autorité, pour en proposer une nouvelle perspective : l’autorité se réadapte sans cesse aux enjeux du présent. L’obéissance n’est jamais totale ni acquise, et même dans les systèmes les plus rigides, l’autorité est une perpétuelle négociation. L’exemple des enseignants en RDA, particulièrement dans les années 1960, illustre les formes de stratégie de contournement face à une « dictature éducative (Erziehungsdiktatur) » (p. 111). Si l’année 1953 fut marquée par l’inaction volontaire des professeurs face aux révoltes contre le Parti, la décennie suivante révèle une forme de résistance plus subtile : le « quant-à-soi professionnel (Eigen-Sinn) » (p. 185). Face à la pression idéologique, de nombreux enseignants se sont contentés d’appliquer les directives officielles sans chercher à convaincre, par peur d’être déstabilisés par les questions des élèves. Cette stratégie, qualifiée de « dictature des limites » (p. 111), permettait d’éviter le conflit avec le Parti tout en refusant le rôle d’éducateur politique. Elle prouve ainsi que l’obéissance affichée n’est pas synonyme d’adhésion, mais constitue souvent une ruse tactique pour contourner l’autorité.

Dès lors, ce constat vient nuancer la vision d’Arendt sur la « crise de l’autorité » : le livre suggère que si l’autorité « traditionnelle » a disparu, ses formes plus « pratiques » et locales ont survécu en s’adaptant. On pourrait s’étonner que les auteurs n’aient pas abordé le thème de la guerre, événement qui a pourtant bouleversé la perception de ce concept. Les récits de bataille ou de stratégies militaires sont en effet absents de cet ouvrage qui traite pourtant de l’Allemagne et de la France sur deux siècles significatifs. Cependant, ce silence constitue l’un des choix les plus justes des directeurs de l’ouvrage, pour qui parler de la guerre en action, c’est-à-dire de la violence à l’état pur, reviendrait à parler de la survie, et non de l’autorité. Comme le suggère Hannah Arendt dans La Crise de la culture, la guerre est le moment même où l’autorité a échoué au profit de la force. Plutôt que d’étudier l’affrontement en lui-même, les auteurs nous invitent à comprendre comment la hiérarchie s’installe en amont, à travers des micro-pouvoirs quotidiens, bien avant que le conflit n’ait lieu. Cette rupture est illustrée par la police berlinoise de 1906 qui, faute d’une autorité socialement installée, bascule immédiatement dans la violence physique où « les ouvriers berlinois jettent […] des pierres et se font tirer dessus par les policiers » (p. 87), marquant ainsi l’échec de l’obéissance civile au profit de la contrainte armée.

Ainsi, la lecture de cet ouvrage n’offre pas une analyse figée dans le temps. Elle est indispensable pour éclairer notre époque, secouée par une remise en cause et une défiance généralisée envers les institutions, qu’elles soient éducatives, gouvernementales ou scientifiques. Le livre nous rappelle avec justesse que l’autorité ne se décrète pas par le haut et qu’elle ne peut être qu’un contrat de confiance, sans quoi elle bascule inévitablement dans l’autoritarisme ou l’impuissance. Tout l’enjeu contemporain étant de savoir si ce pacte suffit pour faire fonctionner la société dans sa composition actuelle.

Pour présenter rapidement les auteurs : Emmanuel Droit est professeur des universités en histoire contemporaine et directeur de Sciences Po Strasbourg. Il est spécialiste de l’Europe de l’Est, de la RDA et plus globalement des formes d’autorité dans les régimes dits « autoritaires ». Il a notamment publié de nombreux travaux sur l’éducation, la surveillance et les sociétés totalitaires, ainsi que sur ce qui permet de comprendre les mécanismes d’obéissance et de légitimation du pouvoir. 

Pierre Karila-Cohen quant à lui, est professeur d’histoire contemporaine à l’université Rennes 2. Il a une expertise particulière sur les relations entre gouvernants et gouvernés, qui complète bien la vision d’Emmanuel Droit, afin de nous offrir, en tant que lecteurs, un regard historique solide et nuancé sur la notion d’autorité. 

Recension de l’ouvrage Qu’est-ce que l’autorité ? France-Allemagne(s), XIXe-XXesiècles d’Emmanuel Droit et Pierre Karila-Cohen (Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2016) par Lauriane Chadrys.

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