Relations interdites

Imaginez lecteurs, une jeune Allemande de 18 ans, Charlotte, travaillant dans la ferme familiale en 1942. À ses côtés, Louis, 23 ans, prisonnier de guerre français. Le régime hurle à la « souillure raciale », mais eux, jour après jour, entre les vaches, la bouse et les champs, tombent amoureux. Un enfant naîtra de leur amour. Le tribunal, lui, les broiera. C’est l’une des histoires vraies que Gwendoline Cicottini raconte dans son ouvrage Relations interditesPrisonniers de guerre français et femmes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. À partir de milliers de dossiers judiciaires nazis, de lettres cachées, de dessins offerts en secret (comme celui, reproduit en couverture : « Mon chéri, je t’aime »), elle nous plonge dans ces amours interdits entre femmes allemandes et prisonniers français avec environ 14 000 cas documentés, souvent punis par des peines de prison ou de travaux forcés pour elles, le camp de concentration pour eux. On y découvre la solitude brutale des femmes laissées seules, la « misère sexuelle » d’une génération privée d’hommes partis ou morts à la guerre, la surveillance excessive d’un régime obsessionnel et pourtant, malgré tout, ces gestes de tendresse qui apaisent, ces grossesses qui révèlent la transgression. Certaines relations étaient de convenance pour combler un vide, d’autres de profondes histoires d’amour teintées d’espoir. Toutes étaient des actes de rébellion cachée contre la machine nazie. Ce livre ne juge pas, ne condamne pas. Il donne voix à ces couples oubliés, et surtout à leurs enfants nés dans l’ombre et qui, encore aujourd’hui, cherchent leur père. C’est à la fois une enquête historique précise et un récit humain qui serre le cœur. On peut en sortir ému, révolté, et consolé puisque même au pire de la guerre, deux êtres ont réussi à se trouver, s’aimer, et dire non à la barbarie du fascisme et aux codes stricts de genre.

Quand on parle de la guerre, on évoque presque toujours la tristesse, la souffrance, la violence et la perte. Les récits dominants laissent peu de place à autre chose qu’au deuil et à la destruction. Pourtant, au cœur même de ces périodes sombres, l’amour a tenté de survivre, non pas comme une naïveté, mais comme un acte de force et de résilience. On parle souvent de ce que la guerre a arraché, rarement de ce qui a été aimé. C’est précisément ce silence que Gwendoline Cicottini vient briser dans Relations interdites. Dès les premières pages, l’auteure rappelle que ces histoires n’étaient pas de simples écarts, mais de véritables engagements affectifs. Elle cite l’avocat d’une jeune femme allemande jugée en 1944, qui plaide : « C’était une véritable histoire d’amour avec l’intention sincère de se marier, loin de toute débauche, de dépravation, de luxure, même si elle était vouée à l’échec et interdite. » (p. 9) Cette phrase résume tout l’enjeu du livre : montrer que derrière l’interdit, il y avait des sentiments réels. À travers une écriture maîtrisée et profondément incarnée, Cicottini redonne un visage à celles et ceux que l’histoire officielle a relégués à la marge. Ces relations, condamnées par le régime nazi, n’étaient pas seulement des infractions à la loi, mais des transgressions intimes, dangereuses, où la peur ne venait pas tant de la prison que de la perte de l’être aimé, et avec lui d’une forme fragile de liberté. Là où l’ouvrage se distingue, c’est dans sa capacité à ne pas réduire ces histoires à une analyse froide des archives judiciaires. L’auteure ne se contente pas de raconter des faits : elle fait exister des corps, des regards, des gestes, des émotions. Même face à la barrière de la langue, à la surveillance constante et à l’interdit, le désir persiste. Ce qui est qualifié de péché par l’État devient ici un besoin vital, profondément humain. Le livre met également en lumière l’atmosphère étouffante de l’Allemagne nazie, où les femmes étaient enfermées dans un carcan idéologique et moral, contrôlées jusque dans leur sexualité. En ce sens, Relations interdites prend une dimension presque féministe, ces femmes sont jugées plus dangereuses que les prisonniers eux-mêmes, car elles désirent, choisissent, initient. Enfin, l’ouvrage accorde une place essentielle à ceux dont on ne parle presque jamais : les enfants nés de ces amours indésirables. Enfants cachés, non reconnus, parfois abandonnés, ils incarnent la trace la plus durable de ces relations condamnées. Relations interdites est un livre nécessaire, bouleversant, qui refuse une vision simpliste de l’Histoire. Il montre que même dans les contextes les plus oppressifs, l’amour peut devenir une forme de résistance.

Parlons maintenant de l’auteure. Gwendoline Cicottini, historienne spécialiste de l’histoire du nazisme et du genre, a soutenu sa thèse en cotutelle entre l’université d’Aix-Marseille et l’université de Tübingen. Primée en 2021 par le prix de thèse « Michael Werner » du CIERA (Centre interdisciplinaire d’études et de recherches sur l’Allemagne), cette thèse a donné naissance à l’ouvrage Relations interdites. Très impliquée auprès des associations d’enfants de la guerre, elle accompagne ceux qui recherchent leur père français, apportant à son travail scientifique une dimension humaine. Son premier livre a été salué comme une contribution majeure à l’historiographie franco-allemande de la Seconde Guerre mondiale.

Recension de l’ouvrage Relations interdites. Prisonniers de guerre français et femmes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale de Gwendoline Cicottini (Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2024) par Lynn Ngouanze.

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