Astrid Thorn-Hillig

Dans le cadre de la rencontre avec l’auteur Rainer Herrn à la Maison Heinrich Heine pour la parution en français de son ouvrage De l’amour et de la souffrance. L’Institut berlinois de science sexuelle (1913-1933), publié aux Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) dans la collection « Bibliothèque Allemande » en 2025, j’ai rencontré Astrid Thorn-Hillig, responsable éditoriale de cette collection. Nous avons pu échanger sur son parcours, son rôle actuel, mais aussi sur les enjeux de la traduction dans un contexte de coupes budgétaires pour la culture et de l’essor de l’intelligence artificielle.

Chiara Vilas : Pouvez-vous expliquer votre parcours universitaire et professionnel ?

Astrid Thorn-Hillig : Je suis venue en France quand j’avais 19 ans […]. J’ai commencé à chercher une université, ce qui était très difficile à l’époque parce qu’il n’y avait pas encore Erasmus ou d’autres programmes d’échange. Après beaucoup de déplacements et de démarches, la septième université a accepté ma candidature pour étudier l’histoire. Mes recherches portaient sur la poursuite des Tsiganes au XIXe siècle.

Après mes études, j’ai travaillé dans un centre de recherche sur l’histoire, la linguistique et les droits des Tsiganes à l’université Paris V […]. Je m’occupais plus spécifiquement d’une collection d’ouvrages traduits dans dix langues […].

Après neuf ans, il n’y avait plus de subventions et mon poste a été supprimé. J’ai donc cherché du travail et j’ai rencontré des personnes qui avaient travaillé sur les Tsiganes, notamment des professeurs à l’EHESS avec qui j’avais suivi des séminaires. On m’a alors informée qu’un poste se libérait aux Éditions de la MSH parce que quelqu’un partait à la retraite […]. Le profil recherché me correspondait bien : il fallait être parfaitement bilingue, avoir une formation en sciences humaines et connaître aussi l’édition. Je cochais les trois cases, c’est comme ça que j’ai commencé aux Éditions, au départ surtout pour suivre la production, c’est-à-dire faire la préparation de copie, la relecture des épreuves et la mise en page, en résumé, pour m’occuper de la réalisation concrète des ouvrages […], travail actuellement assuré par Léa de Surmont.

Aujourd’hui, je suis responsable éditoriale de la « Bibliothèque allemande » et depuis deux ans responsable adjointe du service. Ce qui fait que j’ai moins le temps de faire ce qui est lié à la collection […]. Je m’occupe toujours de tout ce qui est pré-sélection et sélection, calibrage des ouvrages, c’est-à-dire l’évaluation du budget pour chaque titre, ainsi que vérification des dernières épreuves. Mais je ne suis plus dans la production à proprement parler.

CV : La « Bibliothèque allemande » est une collection qui traduit des ouvrages allemands de sciences humaines et sociales, mais quelle est la ligne directrice de cette collection ?

ATH : Au départ, l’idée était surtout de traduire des ouvrages qui n’avaient jamais eu de traduction ou de financement pour la traduction, ou qui avaient été mal traduits. Il s’agissait de textes qui reflétaient l’état de la recherche en Allemagne, en particulier des recherches qui n’avaient pas encore franchi le Rhin et qui y étaient traitées de manière spécifique. Aujourd’hui, la ligne éditoriale privilégie des textes qui ont un lien avec les thèmes contemporains et qui ont une certaine résonance avec l’actualité en Allemagne et en France.

CV : Pouvez-vous expliquer comment se déroule la sélection d’un ouvrage, qu’est-ce qui vous pousse à choisir un ouvrage, quels sont les critères que vous recherchez, et au contraire, quels seraient les éléments qui amèneraient à de potentiels refus ?

ATH : Certaines propositions viennent directement des maisons d’édition des pays germanophones, ou alors c’est nous qui allons aux foires de livres internationales pour choisir ce qui nous intéresse. Les membres du comité de lecture peuvent également proposer des titres qui leur paraissent intéressants. Depuis l’an dernier, nous faisons une pré-sélection de cinq ouvrages que nous leur proposons pour ne pas surcharger leur planning et leur permettre de lire les propositions dans leur ensemble […].

En ce qui concerne les critères, plusieurs sont pris en compte. Il faut de préférence que l’ouvrage soit récent, qu’il ait une certaine exigence scientifique, un appareil critique approprié, telle qu’une bibliographie et la citation précise des notes. […] Il faut que ce soit un texte original, et non une compilation d’autres recherches, quelque chose qui a été écrit de manière réfléchie. Par exemple, on ne traduit pas de thèses, qui sont des ouvrages très codés et qui ont besoin d’un important travail de réécriture.

CV : Comment faites-vous pour évaluer le public visé, la catégorie de lecteurs que vous souhaitez toucher ?

ATH : Nos ouvrages ne s’adressent pas spécifiquement aux étudiants ou aux chercheurs mais à un public avisé, et dans certains cas à un public plus large.

CV : Est-ce qu’il y a certains thèmes/auteurs/concepts que vous décidez volontairement de ne pas traduire parce qu’ils ne correspondraient pas à un lectorat français ?

ATH : Je ne pense pas qu’il y ait une restriction, volontaire du moins. […] Il n’y a pas une volonté d’exclure certains sujets sauf si cela nous paraît vraiment inintéressant. Mais parfois, il y a des sujets très « germano-allemands » et on les traduit quand même parce que justement, c’est quelque chose qui ne traverserait pas la frontière autrement. En revanche, nous ne retenons pas des thématiques pour lesquelles l’état de la recherche en France en est au même niveau qu’en Allemagne, dans ce cas, une traduction n’apporterait rien de nouveau. Il peut arriver que certains sujets mais aussi des auteurs n’aient jamais été traduits parce que les ouvrages sont trop volumineux ou qu’il n’y a pas de subventions.

CV : Selon vous, pourquoi est-ce important que l’échange soit fait en particulier entre la France et l’Allemagne ?

ATH : Clemens Heller, administrateur de la Maison des Sciences de l’Homme dans la deuxième moitié du XXe siècle, souhaitait renforcer les échanges entre la France et l’Allemagne et recréer les liens qui avaient été rompus avec la guerre pour permettre à la recherche de dépasser les frontières et ainsi participer à reconstruire l’Europe […]. Actuellement, nous ne voyons que trop bien l’importance d’une telle démarche avec le repli national, c’est donc d’autant plus essentiel qu’on maintienne les liens, au moins avec nos voisins.

CV : Est-ce que la collection vise à combler des « manques/lacunes » dans certains domaines de recherche (ou plutôt à comparer les visions intellectuelles et scientifiques entre les deux pays) ?

ATH : Je ne dirais pas « combler » parce qu’il y a plein de secteurs de recherche que nous traduisons qui sont également traités en France. C’est parfois une correspondance, parfois une pièce du puzzle qui s’ajoute et qui aide à continuer la recherche parce qu’on peut s’appuyer sur plus de données. Il faut pouvoir lire le raisonnement et le comprendre, donc ce n’est pas pour combler des lacunes mais pour créer un pont entre la recherche des deux pays et ouvrir des horizons. Selon les pays, la recherche n’est pas la même, les secteurs, les thématiques ou l’approche peuvent varier.

Aussi, dans un monde où tout est fait avec l’IA ou des traducteurs automatiques, je pense que s’appuyer sur un programme de traduction qui emploie toujours des êtres humains, qui font eux-mêmes de la recherche et qui réfléchissent de manière humaine, c’est indispensable […].

Propos recueillis par Chiara Vilas