Anne-Sophie Anglaret

La traduction est un domaine qui est aujourd’hui plus que jamais modifié par les outils (notamment numériques) qui prennent place petit à petit ; mais c’est aussi un domaine qui se nourrit d’une multitude d’autres sphères, telles que la littérature ou même l’histoire. Nous avons souhaité échanger avec la traductrice et historienne Anne-Sophie Anglaret pour parler de la traduction d’hier, d’aujourd’hui et de demain, en particulier dans le domaine des sciences humaines et sociales. Nous vous laissons découvrir le contenu de cet échange enrichissant.

Louise Poupard : Bonjour Anne-Sophie Anglaret, merci de nous accorder cet entretien. Votre parcours est particulièrement riche : vous êtes à la fois docteure en Histoire et traductrice spécialisée en sciences humaines et sociales. Vous travaillez sur des sujets complexes comme Vichy ou le procès de Nuremberg. C’est précisément cette double expertise qui nous intéresse. Avant tout, qu’est-ce que c’est être traductrice au quotidien ?

Anne-Sophie Anglaret : Pour ma part, je traduis principalement des livres, bien qu’il existe de nombreuses formes de traduction. À mes débuts, je travaillais surtout pour des entreprises, par l’intermédiaire d’agences ; cette activité me permettait de financer ma thèse en histoire. Il s’agissait d’un travail très différent de la traduction d’ouvrages universitaires. En effet, traduire un ouvrage académique exige une immersion approfondie dans le sujet : il est nécessaire de consulter d’autres textes, d’élargir ses lectures et de s’approprier véritablement la thématique. Certes, on ne maîtrisera jamais le sujet autant que son auteur, mais, pour traduire un livre dans son intégralité, il faut que celui-ci devienne en quelque sorte le sien le temps du travail.

LP : Pouvez-vous nous dire quelles langues vous parlez et comment vous êtes arrivée dans le monde franco-allemand ?

ASA : Le français étant ma langue maternelle, je traduis exclusivement vers le français. En théorie, mes langues de travail sont l’allemand, l’anglais et l’italien. En pratique, je ne traduis jamais de l’italien et je travaille aujourd’hui principalement à partir de l’allemand, bien qu’à l’origine l’anglais était ma langue la plus solide, notamment parce que j’ai vécu quelque temps en Angleterre durant ma jeunesse. En revanche, l’allemand est une langue que j’apprécie particulièrement et pour laquelle la concurrence est moindre. Il y a certes aussi moins de commandes, puisque l’on traduit moins depuis cette langue, mais les opportunités existent. J’ai traduit mon premier ouvrage à l’occasion d’un stage dans une maison d’édition. Il s’agissait d’un roman, ce qui diffère sensiblement de mon activité actuelle. Étant la seule germanophone du service, on m’a proposé un contrat d’indépendante : on peut donc dire que cette première expérience est liée à la relative rareté de la compétence en allemand. Par la suite, dans le cadre de ma thèse d’histoire consacrée à Vichy, j’ai été sollicitée pour participer à l’édition critique française de Mein Kampf. J’ai fait partie de l’équipe qui a travaillé sur ce projet pendant plusieurs années. Cette expérience m’a sans doute conféré une certaine légitimité, dans la mesure où il s’agissait d’un projet d’envergure, à la croisée de la traduction et de la recherche historique en langue allemande. Progressivement, j’en suis venue à collaborer avec la collection « Bibliothèque allemande » des Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH). Comme son nom l’indique, cette collection publie exclusivement des traductions de l’allemand. La collaboration se déroule très bien et je mène de nombreux projets avec eux.

LP : Est ce qu’il y a eu un moment clé qui vous a fait réaliser que vous vouliez faire de la traduction ou est-ce arrivé naturellement ?

ASA : Non, pas vraiment. Après le baccalauréat, j’ai intégré une école de traduction, car j’avais de bonnes aptitudes en langues sans avoir une idée précise de mon orientation. Je crois m’être en partie méprise sur la nature de ces études : j’y projetais une dimension plus géopolitique, un aspect qui séduit souvent les lycéens. Par la suite, j’ai entrepris diverses activités, tout en exerçant une « traduction alimentaire », davantage par nécessité que par vocation. Ce n’était pas encore un choix motivé par une véritable passion. C’est ensuite que j’ai compris qu’il m’était possible d’articuler la traduction et les sciences sociales, ce qui, en revanche, m’a réellement intéressée. En réalité, ce n’est pas tant la traduction en elle-même qui me motive que la nature des textes sur lesquels je travaille. Traduire en sciences sociales me passionne ; dans un autre domaine, en revanche, je ne suis pas certaine d’y trouver le même intérêt.

LP : Quand vous dites que vous avez fait une école de traduction, c’était en allemand ?

ASA : J’avais trois langues : l’anglais, l’allemand et l’italien. L’anglais était une langue obligatoire pour tout le monde, il y avait une deuxième obligatoire, et une troisième pour ceux qui voulaient.

LP : Étant donné que vous parlez plusieurs langues, quelle est selon vous la différence fondamentale entre connaître une langue et pouvoir traduire à partir de celle-ci ?

ASA : Dans les écoles de traduction, on insiste sur le fait que le principal atout du traducteur est sa maîtrise de la langue française. La grammaire française était d’ailleurs la matière dans laquelle nous obtenions les plus mauvaises notes ; c’était aussi l’une des plus exigeantes. En effet, un texte traduit doit être irréprochable en français : c’est sans doute l’aspect qu’il convient de travailler le plus. Cela n’a rien à voir avec la simple pratique quotidienne d’une langue. Il faut être capable d’écrire un français précis, rigoureux et élégant. La question de la précision est d’ailleurs essentielle, en particulier en sciences sociales. Toutefois, les exigences varient selon les domaines : en littérature, l’attention se porte davantage sur le style et la restitution d’une voix, tandis qu’en sciences sociales, l’enjeu réside avant tout dans l’exactitude des termes et des concepts. En ce qui concerne mon rapport à l’allemand, il est finalement très écrit : je le pratique peu à l’oral, ce que je regrette un peu.

LP : Dans quelle mesure, en tant que traductrice, vous êtes aussi co-autrice du texte, et est-ce que la traduction, c’est plus qu’une simple traduction littérale ?

ASA : Il est vrai qu’on a un statut d’auteur, ce qui est totalement normal et j’y tiens beaucoup, mais je ne me vois pas non plus comme la co-autrice du texte, dans le sens où il ne vient pas de moi, ce n’est pas ma recherche. Traduire, c’est faire en permanence des choix, on est obligés de choisir entre plusieurs formulations, plusieurs termes ; qu’on le veuille ou non, c’est sûr que l’on contribue au sens qu’aura l’ouvrage en français, mais de la même façon qu’un lecteur interprète quand il lit dans sa propre langue. Le point de vue un peu négatif, c’est qu’on trahit le texte, mais le point de vue plus neutre, c’est qu’on contribue à donner du sens à l’ouvrage en français. Il faut donc effectivement reconnaître que le texte n’a pas toujours exactement le même sens que dans la langue originale.

LP : Vous avez traduit à la fois des romans et des essais historiques et sociologiques : quelles sont les différences de liberté ou de responsabilité entre les deux types de traduction ?

ASA : J’ai traduit peu de romans, seulement quelques ouvrages d’un même auteur. Il a d’ailleurs publié un nouveau texte que je traduirai prochainement, mais cette activité demeure relativement limitée dans mon parcours. Comme je vous le disais, même si tous les romanciers n’ont pas nécessairement un style très marqué, cette question du style y occupe une place bien plus centrale. Elle se pose également en sciences sociales (on le constate nettement lorsqu’on traduit différents auteurs), mais l’enjeu me semble alors d’une autre nature : il s’agit davantage de restituer avec exactitude la pensée, de ne pas trahir les concepts ni les nuances théoriques propres à chaque auteur.

LP : Lors d’une collaboration sur une traduction, comme pour l’ouvrage de Carola Dietze, Deuxième chance. Helmuth Plessner (1892-1985) – Une biographie intellectuelle (traduit avec Florian Targa, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2022), lui aussi publié dans la « Bibliothèque allemande », comment se passe la dynamique de travail ? Est-ce que vous vous divisez le travail, ou alors vous travaillez en même temps, à la suite, comment fonctionnez-vous ?

ASA : En toute honnêteté, les collaborations entre traducteurs sont assez rares. Il se trouve qu’actuellement c’est le cas, mais cela tient à des circonstances particulières : le traducteur initialement chargé de l’ouvrage n’était finalement pas en mesure d’en assurer l’intégralité. Cela m’est déjà arrivé en effet pour Deuxième chance, que j’ai traduit avec un ami traducteur. La collaboration en était d’autant plus aisée. Nous nous étions réparti les chapitres, puis nous avons procédé à une relecture croisée. Pour l’éditeur, l’intérêt était évident : cette double lecture constituait un gage de qualité supplémentaire, sans coût additionnel, puisque nous n’étions pas rémunérés davantage. Le résultat s’en trouve amélioré, mais, pour les traducteurs, cela représente évidemment du travail supplémentaire. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les traductions à deux sont peu fréquentes : il faut harmoniser les choix terminologiques et stylistiques, ce qui exige du temps et une concertation constante. Toutefois, à mon sens, le résultat est souvent meilleur lorsque plusieurs traducteurs travaillent ensemble. Dans ce cas précis, comme il s’agissait d’un ami, nous avons pu échanger régulièrement et discuter des termes qui nous posaient difficulté au fil de l’avancement.

LP : Vous estimez donc qu’une traduction collaborative peut changer la tonalité finale d’un texte ?

ASA : Oui. Comme je vous l’indiquais, lorsque j’ai travaillé sur l’édition critique française de Mein Kampf, il y avait un traducteur principal, mais nous étions douze à relire le texte phrase par phrase, en procédant à de très nombreuses modifications. Il s’agit certes d’un cas tout à fait particulier, mais, même si la traduction demeure officiellement la sienne puisqu’il en est l’auteur initial, le résultat final diffère profondément de la version d’origine. C’est d’ailleurs logique, puisque treize personnes ont, au total, travaillé sur le texte. Pour ma part, je suis convaincue qu’une traduction gagne en qualité lorsqu’elle est le fruit d’un travail collaboratif. Aux Éditions de la MSH, par exemple, Bettina Sund relit mes traductions phrase par phrase, ce qui est extrêmement rare dans le monde de l’édition. Il s’agit là aussi d’une forme de collaboration, puisqu’elle confronte systématiquement le texte allemand et sa version française. Si j’assure le travail initial de traduction, celui-ci est ensuite si attentivement relu (par elle comme par d’autres) que la dimension collaborative intervient également au stade de la relecture.

LP : Quelles différences majeures identifiez-vous entre les traductions selon la typologie des textes (roman, essai historique, recherche académique, etc.) ?

ASA : Je n’ai pas traduit tant de romans que cela, mais au-delà de cette distinction, tout dépend en réalité des disciplines : on n’écrit pas de la même manière (en allemand comme en français) en histoire et en science politique, par exemple. Je disais que, dans les sciences sociales, la question du style est moins centrale ; cette affirmation mérite toutefois d’être nuancée. Elle est sans doute moins vraie pour les historiens que pour les politistes. En histoire, il y a généralement une attention plus marquée aux effets de style et à la dimension narrative, même s’il s’agit là de considérations générales. Il me semble donc qu’il existe de réelles différences d’écriture selon les disciplines, différences auxquelles le traducteur doit être particulièrement attentif.

LP : Vous êtes à la fois autrice et traductrice, est-ce que vous souhaitez développer une de ces disciplines plus que l’autre dans le futur ?

ASA : En toute franchise, le métier de traductrice est rémunérateur, tandis que celui d’autrice ne l’est pas – du moins pas dans la plupart des cas (rires). En tant qu’autrice, j’ai surtout publié ma thèse : j’y ai consacré un travail considérable, puis je l’ai remaniée afin d’en faire un manuscrit publiable. Toutefois, mon activité principale demeure la traduction. Il n’est pas exclu que j’écrive à l’avenir d’autres ouvrages d’histoire, mais cela restera sans doute une activité secondaire, tout simplement parce qu’il est difficile d’en vivre.

Ninon Stoeckel Chrzavzez : Quelles sont les différences entre votre approche d’historienne et celle de traductrice face au texte source ?

ASA : En tant qu’historienne, je travaille avec des textes, mais pas uniquement : j’ai pratiqué l’histoire quantitative et exploité des documents tels que des pièces d’identité. Mon matériau ne se limite donc pas au texte à proprement parler.

Lire et traduire des historiens présente des similitudes, notamment sur le plan bibliographique. Lorsqu’on traduit, on pénètre réellement la pensée d’un auteur et sa méthodologie. C’est différent d’une simple lecture. Quand je traduis un livre d’historien, j’ai un regard d’historienne et une opinion sur le contenu.

NSC : Lorsque vous traduisez des ouvrages sur des sujets sensibles et complexes (comme Vichy ou le procès de Nuremberg), est-ce que votre connaissance approfondie du contexte historique vous aide dans le choix des termes les plus justes ?

ASA : Absolument ! J’ai beaucoup travaillé et traduit sur la période de Weimar, ce qui me permet de maîtriser un lexique spécifique et facilite grandement mon travail. Toutefois, le rôle du traducteur exige également de s’investir dans différents domaines. Il m’est arrivé de traduire des textes sur l’histoire ancienne. L’exercice est alors moins confortable et nécessite des recherches approfondies, mais je côtoie de nombreux historiens. J’ai parfois sollicité des amis spécialistes pour vérifier certaines informations. Il est toujours possible de changer de période, ce qui s’avère d’ailleurs stimulant. La diversification des thématiques fait partie intégrante de notre travail.

NSC : Vous traduisez vos livres de l’allemand vers le français. Comment travaillez-vous concrètement ? Est-ce que vous suivez un processus par étape ? Quels sont vos outils privilégiés ?

ASA : Je me fixe un quota de pages quotidien. Traduisant des ouvrages volumineux, je travaille sur des contrats d’un an, ce qui impose une organisation stricte pour ne pas accumuler de retard. Initialement, je laissais les passages les plus difficiles de côté, mais j’ai réalisé que cette approche était contre-productive : en fin de semaine, tous ces passages s’accumulaient. Maintenant, je traduis au fur et à mesure. Même si je bute parfois longuement sur une difficulté, je ne laisse rien de côté, sauf exception.

Concernant les outils, je n’utilise pas de logiciels de traduction assistée. Après quelques essais, j’ai constaté que les logiciels à mémoire de traduction, très performants pour les textes répétitifs, sont peu adaptés à mon domaine. S’ils peuvent aider pour certains noms d’organisations, ces outils sont souvent contraignants pour un bénéfice limité. Je préfère élaborer mes propres glossaires au fur et à mesure, notamment pour les noms propres et les notions nécessitant une traduction homogène ou des références pour justifier ma traduction auprès des éditeurs. Je prends également des notes sur les décisions complexes, ce qui me permet de m’en souvenir et de pouvoir les justifier auprès de mes interlocuteurs.

NSC : Avez-vous des rituels ou des techniques pour surmonter un mot « intraduisible » ou un concept spécifique (historique, sociologique) qui n’a pas d’équivalent évident en français ? Pourriez-vous donner un exemple concret d’un concept allemand qui fut particulièrement difficile à transposer en français, et quelle solution vous avez choisi pour le traduire ?

ASA : Face à un concept complexe, la première étape consiste à vérifier s’il a déjà été traduit auparavant. Quand on travaille sur un livre qui a déjà été traduit, comme l’école de Francfort, il est inutile de réinventer un lexique déjà établi par des spécialistes. Par ailleurs, je préfère éviter de laisser des termes allemands dans le texte, car cela rend la lecture difficile pour des francophones non spécialistes. Je privilégie toujours une traduction « imparfaite » mais compréhensible, complétée par une note explicative précisant le sens littéral et la portée conceptuelle du terme.

À titre d’exemple, dans le livre de Rainer Herrn, De l’amour et de la souffrance. L’Institut berlinois de science sexuelle (1919-1933), qui vient de sortir aux Éditions de la MSH (2025), j’ai été confrontée au nom d’une organisation nommée Gemeinschaft der Eigenen, un mouvement homosexuel anarchiste et masculiniste créé à la fin du xixe siècle. Ce terme est généralement traduit par « communauté des spéciaux » parce que Eigene signifie à la fois « spécial » et « celui qui vit selon ses propres lois ». Après avoir consulté le journal de l’organisation, j’ai constaté que la dimension anarchiste était beaucoup plus importante que je ne le pensais ; j’ai donc opté pour « communauté des autonomes ». Au début de l’ouvrage, j’ai rédigé une note explicative de traduction pour expliquer pourquoi un certain nombre de termes qui étaient déjà traduits avaient été retraduits différemment.

Dans ces cas-là, je préfère systématiquement faire un choix et l’expliquer, quitte à ce qu’il soit contesté, plutôt que de laisser le terme allemand dans le texte.

NSC : Vous avez traduit des romans historiques avec, j’imagine, des faits de guerre ou de régimes totalitaires qui impliquent une charge émotionnelle. Comment faites-vous pour rester factuelle et réussir à prendre du recul par rapport à ces textes ?

ASA : Je suis historienne de Vichy, cette mise à distance ne me pose donc pas trop de problème. Je pense que c’est une compétence qui s’acquiert avec la pratique. J’ai traduit des ouvrages à forte charge émotionnelle, mais on m’interroge souvent à ce sujet à propos de Mein Kampf sur lequel j’ai beaucoup travaillé : c’est un texte atroce, certes, mais ce ne sont pas des descriptions de souffrance, cela reste un programme. Je n’ai d’ailleurs jamais travaillé sur des récits de camps d’extermination ou des textes de cette nature.

Pour ce qui est de Vichy et du nazisme, ce sont des sujets sur lesquels j’ai l’habitude de travailler, y compris en tant qu’historienne ; la traduction ne me pose donc pas de difficulté particulière. Certains ouvrages, comme De l’amour et de la souffrance, sont très émouvants et le dénouement est terrible, mais je n’éprouve pas de difficultés émotionnelles lors de la phase de traduction.

NSC : À quelles difficultés êtes-vous régulièrement confrontée (difficultés éthiques ou déontologiques par exemple) ou à quelles difficultés un traducteur est susceptible d’être confronté lors du travail de traduction ?

ASA : Les difficultés dépendent étroitement de la nature des sources. Plutôt que de rester dans la généralité, je peux vous citer deux exemples concrets.

Concernant les nazis, il existe une réflexion profonde chez les historiens allemands sur la nécessité de ne pas reprendre les termes nazis, qui sont en fait des euphémismes. Par exemple, en allemand, on ne parle pas de la « Nuit de cristal » (Kristallnacht) qui est le terme des nazis qui esthétise la réalité, mais plutôt de pogrom, parce que c’est de cela qu’il s’agit. En France, cette réflexion est moins répandue hors des cercles très spécialisés, et l’usage courant reste « Nuit de cristal ». Face au terme Pogromnacht en allemand, je suis obligée d’utiliser « Nuit de cristal » en français, sinon les lecteurs ne comprendraient pas. Dans ce cas, je traduis systématiquement par « les pogroms de la Nuit de cristal », afin de concilier les deux. C’est un exemple qui montre que le travail critique sur la langue nazie n’a pas été le même en France et en Allemagne.

Un autre défi s’est présenté lors de ma dernière traduction sur l’Institut de science sexuelle à Berlin, où il est beaucoup question de genre et de transidentité. Ce sont des sujets que je maîtrise moins. J’ai donc été confrontée à l’usage de termes aujourd’hui désuets. L’auteur, lui-même, explique très bien qu’il a choisi d’utiliser les termes de l’époque, donc je reprends aussi les termes des années 1920, même s’ils sont choquants aujourd’hui, puisque ce sont les termes des acteurs de l’époque. En revanche, quand il s’agit d’un commentaire de l’auteur, j’ai beaucoup lu et écouté des ouvrages pour savoir les mots que je pouvais utiliser sans que ce soit choquant ou même que ça semble totalement dépassé pour des gens qui connaissent mieux le sujet.

NSC : Avez-vous déjà utilisé des outils ou l’intelligence artificielle pour vous aider dans la traduction et est-ce que vous pensez être amenée à l’utiliser dans le futur ? Plus largement, est-ce que vous voyez l’essor de l’IA comme un outil ou une menace pour le secteur de la traduction ?

ASA : J’utilise effectivement DeepL comme tout le monde, mais je n’y mets jamais de phrases entières. Si le résultat semble correct au premier abord, il manque en réalité de précision, et s’avère ensuite difficile à retravailler. La tendance actuelle, qui consiste à demander aux traducteurs de relire de l’intelligence artificielle, est préoccupante : il est bien plus difficile de produire un travail de qualité en reformulant une mauvaise traduction, que de partir de zéro et de le faire soi-même.

Il m’arrive d’utiliser l’outil pour des segments de phrases afin de comparer les suggestions et d’identifier, éventuellement, une expression pertinente. Je m’en sers davantage comme d’un dictionnaire d’expressions, en quelque sorte. En ce qui me concerne, je ne pense pas que ma pratique évoluera de manière significative.

Pour certains secteurs de la traduction, notamment les personnes qui travaillent pour des entreprises, l’IA représente une menace manifeste. Pour mon activité, le risque est pour l’instant plus limité : je pense qu’aucun éditeur n’a envie de lire 500 pages traduites automatiquement. Cependant, il faut bien comprendre qu’un outil en ligne est gratuit tandis qu’un traducteur humain représente un coût, bien que la rémunération de cette activité ne soit pas très élevée. C’est donc une menace réelle.

Pour résister à cette menace, il me semble essentiel de ne pas céder à l’usage systématique de l’IA, au risque de voir la qualité des textes se dégrader. Je pense que l’édition conservera des traducteurs humains, mais leur nombre diminuera, tout comme celui des auteurs, car les ouvrages générés par des machines vont sans doute se multiplier.

NSC : Conseilleriez-vous à des étudiants de faire des études de traduction aujourd’hui, et quels conseils donneriez-vous pour se spécialiser ?

ASA : Je ne suis pas certaine de recommander cette voie aujourd’hui. Le problème réside dans le fait que la traduction en édition a toujours été une toute petite partie de la traduction. Dans mon école de traduction, je suis probablement la seule de ma promotion à travailler dans ce domaine. Déjà auparavant, ce n’était pas le secteur le plus rémunérateur : le travail pour les entreprises l’était davantage, et c’est là que se trouvait la majorité des débouchés.

Je suis moi-même passée par le secteur de l’entreprise, avant de réussir à me faire une place dans l’édition, ce qui n’est pas évident. S’il y aura toujours des traducteurs humains, il devient toutefois impératif de diversifier son activité, surtout si on est traducteur indépendant. Il est sans doute prudent de ne pas dépendre exclusivement de la traduction. Dans mon cas, c’est une part importante de mes revenus, mais j’ai toujours maintenu d’autres activités en parallèle.

Pour quelqu’un qui sort du bac, je ne suis pas certaine de recommander des études de traduction, car il est difficile de prévoir l’avenir du secteur. Ce constat s’applique à la traduction, mais aussi à beaucoup d’autres domaines : les traducteurs ont été parmi les premiers touchés par les évolutions technologiques, mais les graphistes, par exemple, connaissent des difficultés comparables.

NSC : Quels sont vos projets en cours ou à venir, tant comme traductrice que comme historienne ?

ASA : En traduction, je termine actuellement un ouvrage sur l’école de Francfort, et j’en traduis un second pour les Éditions de la MSH, qui aborde les points de conflits dans la société allemande. J’ai également un roman de prévu, ce qui est très rare dans mon parcours, ainsi que quelques articles de sciences sociales. Au-delà d’un horizon de six mois, il m’est difficile de me projeter précisément, car mon activité est rythmée par les contrats.

En histoire, je donne des cours et je continue à écrire pour des ouvrages de synthèse. N’occupant pas de poste de chercheuse permanente, je n’ai pas de projet spécifique en cours actuellement.

Propos recueillis par Louise Poupard et Ninon Stoeckel Chrzavzez