[1] Anne-Emmanuelle Fournier

L’« expulsion » : comment la définiriez-vous ? Est-ce une mesure bien précise, prononcée dans un cas de menace à l’ordre public ? Ou plutôt une notion plus large désignant tout éloignement forcé d’un territoire ? L’une comme l’autre, ces définitions peuvent être vraies ; tout dépend du cadre conceptuel de leur emploi, en particulier juridique. La première correspond au droit français, la seconde se rencontre dans l’usage de nombreuses organisations internationales.

C’est là aussi l’un des enjeux de la traduction : comment traduire un mot en français sans en perdre les nuances et la portée, selon le système qu’on lui rattache ? Le Paradoxe de la fuite. De notre rapport contradictoire aux migrations forcées et aux personnes déplacées (Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2025) de Judith Kohlenberger est l’un de ces essais dont la traduction se révèle particulièrement périlleuse. Dans ce texte, originellement en allemand, l’autrice s’interroge sur les migrations forcées et les contradictions au cœur des discours de nos démocraties contemporaines. Cette réflexion critique est encore assez peu présente en France ; d’où l’intérêt que lui ont porté les éditions de la Maison des Sciences de l’Homme (MSH), qui ont fait appel à Anne-Emmanuelle Fournier pour la traduction de l’ouvrage. Le 11 décembre dernier, le Forum Culturel Autrichien de Paris a accueilli l’autrice et sa traductrice. Cette dernière a accepté de me consacrer de son temps pour cette interview. Elle est aussi interprète et autrice, mais c’est son travail comme traductrice qui nous intéresse aujourd’hui, pour observer la traduction dans le monde contemporain. Comment traduire des concepts novateurs ? En quoi un essai de cette envergure est-il un défi ?

Si le sujet vous intéresse, je vous invite par ailleurs à aller consulter l’interview avec Judith Kohlenberger ainsi que celle sur l’intelligence artificielle, également avec Anne-Emmanuelle Fournier !

Lucie Melliès : Dans un essai qui s’appuie sur de nombreux concepts, comme Le Paradoxe de la fuite, quel est pour vous le principal défi ? Suivre la pensée de l’auteur ou la rendre lisible dans une logique française qui fonctionne différemment ?

Anne-Emmanuelle Fournier : Je ne peux rendre une pensée lisible dans ma langue et dans ma culture que si je l’ai comprise de très près. Donc, l’un ne s’oppose pas à l’autre, pour moi. Et j’ai l’impression qu’il y a souvent un malentendu sur la notion de fidélité en traduction, à savoir qu’on entend fréquemment que la fidélité, ce serait rester proche du texte dans sa forme, dans sa lettre. Au contraire, la manière dont je conçois la traduction et dont je l’ai apprise, c’est qu’on doit bien souvent s’éloigner de la forme justement pour être fidèle, c’est-à-dire pour restituer le sens de manière naturelle dans la langue d’arrivée. Mais ça implique qu’on ait compris le propos en profondeur, qu’on ait vraiment extrait le sens de chaque phrase.

Pour revenir à la question, je mettrais le mot « défi » au pluriel. Les principaux défis de cette traduction, pour moi, étaient dans le fait que la plupart de ces concepts n’avaient pas de définition stable.

Pour un grand nombre de termes, j’ai constaté que les définitions divergeaient suivant que le concept était employé au sens juridique, ou bien dans la terminologie d’organisations internationales comme l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), ou encore par des chercheurs en sciences sociales, lesquels reprennent parfois les définitions des deux premières catégories mais peuvent aussi s’en distancier. Dans les droits nationaux, les différentes mesures d’éloignement ont par exemple des définitions très précises et distinctes les unes des autres. Un même terme, comme celui d’expulsion, va être utilisé d’une manière complètement différente par les organisations internationales, qui l’emploient dans un sens très générique, et dans le droit national français où il s’agit d’une mesure d’éloignement spécifique, qui implique une menace à l’ordre public.

Par ailleurs, un certain nombre de notions qui existent dans les deux langues ne recouvrent pas tout à fait les mêmes réalités entre la France et l’Autriche. C’est un point que j’ai illustré en détails dans l’autre interview, c’est pourquoi je ne développerai pas plus ici.

Cette dimension interculturelle m’est apparue peu à peu, en avançant dans le livre, parce que je trouvais des passages qui ne paraissaient pas vraiment logiques par rapport à ce que j’avais compris du statut du réfugié et de l’asile en France. C’est ce qui m’a amenée à creuser davantage et à identifier effectivement par mes recherches des différences dans le système ou la terminologie en Autriche, qui éclairaient le sens des passages en question.

À ce flottement des définitions et aux différences d’emploi liées au contexte national s’ajoute encore un troisième niveau de complexité : l’utilisation personnelle que fait l’autrice des termes. En l’occurrence, pour Asylberechtigten, qui est un terme-clé du livre, j’avais l’impression qu’il était tantôt utilisé dans le sens strict de réfugié reconnu selon la Convention de Genève (ce qui est la définition officielle dans la nomenclature autrichienne), tantôt de façon plus générale, dans des affirmations s’appliquant aussi aux bénéficiaires de la protection subsidiaire (autre forme de protection internationale, qui en Autriche n’entre pas dans la catégorie de l’asile justement). J’ai demandé confirmation à l’autrice et celle-ci m’a expliqué qu’elle avait en effet occasionnellement employé le terme de façon métonymique pour désigner un groupe plus large. J’ai donc vérifié avec elle occurrence par occurrence et adapté la traduction en fonction.

LM : En traduisant Le Paradoxe de la fuite, qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans la manière dont l’allemand organise la pensée par rapport au français ?

AEF : Il est vrai qu’il peut y avoir des différences dans les traditions scientifiques, mais je me méfierais de l’idée que l’allemand organise de manière générale la pensée différemment du français. C’est une vision qui mérite d’être questionnée. En revanche, la structuration de la réflexion était effectivement déroutante sur certains aspects dans ce texte, mais je ne mettrais pas ça sur le compte de la langue allemande. J’ai l’impression que c’est plutôt une caractéristique de ce livre-là, cette autrice en particulier, peut-être.

Ce qui, notamment, est le fait que de nombreux concepts ou exemples étaient amenés d’abord sans être définis, et l’étaient seulement bien plus loin dans le livre. Dans la logique scientifique à laquelle je suis habituée, même en allemand, on aurait plutôt tendance à définir les termes à la première occurrence et ensuite à les réemployer sans redonner la définition. Au début, j’avais donc tendance à mettre beaucoup de notes parce que je ne savais pas encore que l’autrice définissait certains termes plus tard. C’est en avançant que je me suis rendue compte que l’explication arrivait parfois plusieurs chapitres après.

Dans bon nombre de cas, nous avons laissé cette structure telle quelle. Dans mes premières versions, j’avais par exemple mis une note à la première occurrence de Moria pour expliquer ce qui s’était passé dans ce camp. Et puis, en fait, je me suis rendue compte que c’était la manière d’écrire de l’autrice, que je relie à des techniques journalistiques : mentionner d’abord un exemple sans donner d’informations, comme pour créer un effet d’annonce, et le développer seulement plus loin. Je ne pouvais pas changer ça systématiquement, ça aurait été réécrire le texte. En revanche, pour les concepts, il est arrivé que je déplace une définition qui était donnée plus loin pour l’intégrer à la première occurrence, avec l’accord de la maison d’édition, afin de coller davantage aux habitudes de lecture françaises.

LM : Le terme central du livre, « Flucht » (littéralement, la fuite), porte en allemand de nombreuses significations. Comment avez-vous décidé de traiter la richesse polysémique de certains mots de l’allemand au français sans en perdre l’épaisseur ?

AEF : Pour moi, la difficulté de ce terme n’est pas tant dans sa polysémie en allemand, car celle-ci est encore plus grande en français (la fuite d’eau ou de données !). Elle tient plutôt au fait qu’il est très peu employé dans la recherche en sciences humaines et sociales française, à ma connaissance. Je ne pensais pas au départ garder Le Paradoxe de la fuite comme titre. À vrai dire, j’avais une page entière d’idées de titres qui contournaient le mot fuite, car je ne le rencontrais pas dans la recherche française. Ce que je trouvais constamment, en revanche, c’était la notion de migrations forcées.

Mais petit à petit, je me suis rendue compte que le terme fuite était incontournable, parce qu’il était trop important par rapport à l’expérience humaine qu’il recouvre. J’ai dû faire des arbitrages entre ce constat et la nécessité de garder une expression naturelle en français. Donc, Flucht est effectivement traduit de plusieurs manières différentes dans le livre, mais jamais au hasard : il y a un système. Par exemple, j’ai choisi de garder « fuite » dans l’expression migration de fuite (Fluchtmigration), parce que c’est l’une des rares expressions que j’ai effectivement trouvées dans la recherche française, à l’inverse de fuite employé seul.

En revanche, dans un certain nombre d’autres contextes, j’ai plutôt rendu Flucht par migration forcée ou même déplacement forcé, parce que l’autrice elle-même, dans son préambule, explique que la fuite et le déplacement ou la migration forcé(e) sont fondamentalement une seule et même chose. La différence tient au point de vue sur cette réalité. Quand on parle de fuite, on met l’accent sur le côté actif ; tandis qu’en utilisant déplacement forcé, on considère que c’est quelque chose de passif, que la personne n’a eu aucun choix. Mais justement, l’autrice critique cette distinction. Elle souligne que c’est notamment à des fins politiques, et de politique électorale en particulier, que l’on affirme que les uns ont fui – et auraient donc posé un choix actif – tandis que les autres ont été déplacés de force, comme par exemple les Ukrainiens. Ce discours crée des catégories problématiques au sein des personnes en quête de protection.

Pour revenir à la notion de système, les arbitrages entre ces différentes options pour « Flucht » dépendent notamment de ce à quoi le terme est associé ou s’oppose dans le contexte. Car il est très souvent mis en regard avec une autre notion. Par exemple, lorsque l’autrice écrit « Flucht und Vertreibung », mon choix de traduction n’est pas le même que pour « Flucht und Migration », car il importait de faire ressortir l’enjeu spécifique dans chacune de ces paires de termes : dans le premier cas, les deux dimensions, active et passive, du déplacement forcé ; dans le second, la mobilité forcée par rapport à la mobilité (supposée) volontaire. J’avais de plus à cœur d’éviter des répétitions illisibles du type « déplacements forcés et migrations forcées » ou « migrations forcées et migrations ». Les équivalences retenues ont été validées par l’autrice, et certains de ces choix sont expliqués en note.

LM : L’allemand permet des phrases très longues et très denses. Comment avez-vous décidé de gérer ce rythme, le conserver, l’adapter, l’alléger ?

AEF : Je me permets de mettre en question cette affirmation : le français n’est pas moins propice aux phrases longues, nous en avons de nombreux exemples dans notre littérature. Inversement, je traduis en ce moment un autre livre allemand écrit avec des phrases très courtes, très sèches. Ce n’est une fois de plus pas tant une question de langue que d’auteur en particulier. Quoi qu’il en soit, le critère que j’essaie d’appliquer est double : premièrement, est-ce qu’en français, la longueur de la phrase entrave la compréhension, dilue le propos ? Et deuxièmement, y a-t-il un effet voulu, rhétorique par exemple ?

S’il y a un effet délibéré, j’estime que je dois le respecter. Pas forcément en gardant exactement la même forme, mais je dois en tout cas en tenir compte.

Si la longueur de la phrase ne correspond manifestement pas à la recherche d’un effet formel particulier – et c’était pour moi un cas fréquent dans ce livre –, je peux me permettre de la couper en deux ou en trois. Il y a des phrases que j’ai scindées en trois, justement pour mettre en valeur les points sur lesquels l’autrice me semblait appuyer en allemand. Dans d’autres cas, j’ai laissé des phrases très longues, parce que j’avais l’impression d’un effet rhétorique voulu, comme une accumulation ou une gradation.

LM : Le livre revendique des zones d’ombre, une pensée en mouvement. Comment préserver cette ambiguïté en français sans rendre le texte opaque ?

AEF : Le livre se présente en effet à plusieurs reprises comme une pensée inachevée, esquissant des bases pour la suite. Comme c’est dit explicitement dans l’original, cela ne posait pas de problème de traduction particulier. Concernant les zones d’ombre, en revanche, il en existait en effet beaucoup pour un lecteur français, parce que le livre comporte une grande part d’implicite culturel. J’ai personnellement plutôt pris le parti d’expliciter l’implicite, notamment par rapport à la vie politique autrichienne, parce que les allusions sont très nombreuses sur ce plan.

Autrement dit, ces zones d’ombre ne sont pas pour moi quelque chose de revendiqué, elles reflètent plutôt une forme de connivence naturelle entre l’autrice et son lectorat, qui est au départ un lectorat autrichien. Ainsi, quand elle fait allusion à la crise politique de telle année, son lectorat sait de quoi elle parle. En France, en revanche, on ne peut pas s’attendre à ce que le lecteur comprenne si l’on reste à ce niveau allusif. Pour ma part, j’étais devant des passages où au premier abord je ne comprenais pas du tout de quoi il était question, mais je voyais bien qu’il fallait creuser, car en plus, en général, il y avait un trait d’humour, voire une pointe de sarcasme. C’est là aussi par des recherches que l’ironie s’éclairait, et j’ai donc choisi d’en donner la clé au lecteur en explicitant en note tout ce qui relevait de clins d’œil à l’actualité autrichienne.

Après, il y a encore un autre niveau : parfois les concepts sont très peu explicités en allemand. En concertation avec les éditrices, j’ai ajouté en notes un certain nombre de définitions absentes de l’original, parce que le livre a un positionnement un peu intermédiaire entre l’ouvrage scientifique et l’essai journalistique.

La MSH étant une maison d’édition vraiment scientifique, il fallait un peu tirer le livre de ce côté-là, sans là encore le dénaturer.

LM : Avez-vous parfois l’impression de devenir interprète philosophique autant que traductrice, une sorte de « co-penseuse » ? Quelle est la limite ?

AEF : Oui, totalement, parce que l’approche que j’ai apprise en traduction est justement celle de la théorie interprétative de la traduction. C’est l’approche qui est enseignée à l’ESIT, l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs que j’ai suivie, et je crois profondément au bien-fondé de cette méthode. Le problème est que cette formulation prête beaucoup à malentendu, parce que, évidemment, ça ne veut pas du tout dire filtrer le texte au prisme de sa sensibilité personnelle, ajouter ou enlever des choses. Ce n’est absolument pas ça. C’est interpréter au sens d’extraire le sens.

Une autre manière d’exprimer ce principe, que j’ai aussi beaucoup entendue dans la formation, est : « vous ne traduisez pas le dire, vous traduisez le vouloir-dire ».

Donc oui, j’interprète, mais aucunement dans le sens de mettre mon grain de sel. Parce que ça, c’est bel et bien la limite absolue. Mais je dois comprendre ce que l’auteur a voulu dire, c’est une forme de maïeutique. Et ça implique parfois, souvent même, de lui poser des questions, parce que l’ambiguïté du langage est là, et résiste. Telle phrase peut vouloir dire A, B ou C. Et parfois, malgré les recherches, malgré le contexte, on n’arrive pas à une certitude. En l’occurrence, j’ai eu la chance que l’autrice du livre soit vivante, c’est quand même très pratique !

LM : Quelles compétences intellectuelles ou créatives sont, selon vous, essentielles dans votre travail au-delà de la maîtrise de la langue ?

AEF : La créativité, en effet, comme c’est déjà contenu dans votre question, est certainement nécessaire. Mais une créativité qui, pour moi, doit s’accompagner d’une grande rigueur. Et cette rigueur, c’est en particulier la capacité d’analyse du texte source. Pour produire de bonnes traductions, notamment en sciences humaines, je suis convaincue qu’il faut une grande capacité à analyser le texte, à suivre l’argumentation, à mettre les éléments en relation entre eux. Il faut aborder le texte comme un système de concepts, chacun étant circonscrit par rapport aux autres – voir les réflexions précédentes sur la façon dont le sens d’un terme s’actualise plus ou moins différemment selon le couple de notions auquel il est intégré.

La relecture est aussi très précieuse. On a énormément besoin d’un regard extérieur sur ce qu’on fait, surtout qu’il arrive de ne plus avoir le recul nécessaire. À force de se focaliser sur certaines difficultés, on peut ne plus voir le reste. Je dirais donc qu’il faut aussi de la patience et de l’humilité !

Propos recueillis par Lucie Melliès