À l’heure où la quantité massive et la circulation immédiate des informations sont devenues la norme, on pourrait croire que traduire est désormais un geste anodin, largement pris en charge par des outils numériques comme le service de traduction automatique en ligne DeepL ou l’intelligence artificielle ChatGPT. Cette impression est pourtant trompeuse. La traduction, loin de se réduire à un simple transfert linguistique, demeure un travail très complexe, critique et profondément ancré dans des enjeux culturels, historiques et politiques. C’est dans cette perspective que s’inscrit cet entretien avec Anne-Emmanuelle Fournier, traductrice dans le domaine des sciences humaines et de l’histoire de l’art, qui a notamment assuré la traduction de l’ouvrage Le Paradoxe de la fuite. De notre rapport contradictoire aux migrations forcées et aux personnes déplacées (2025) pour la Maison des Sciences de l’Homme (MSH). Le 11 décembre dernier, l’autrice et sa traductrice étaient réunies au Forum Culturel Autrichien de Paris, à l’occasion d’une rencontre publique autour de l’ouvrage. Anne-Emmanuelle Fournier a accepté de me consacrer du temps pour revenir sur son travail de traductrice à l’ère du numérique. Cet entretien propose ainsi de questionner la traduction contemporaine : la manière dont elle se pratique aujourd’hui, et son rôle central dans la circulation et la transmission des savoirs.
Louise Lampée-Baumgartner : Vous traduisez souvent des textes ancrés dans l’histoire de l’art et les sciences humaines. Diriez-vous que votre travail est une forme de transmission culturelle, au même titre qu’un historien ou un chercheur ?
Anne-Emmanuelle Fournier : Oui, je dirais que je vois mon travail non seulement comme une forme de transmission culturelle, mais certainement comme un travail de recherche, parce qu’on ne peut pas bien traduire si l’on n’extrait pas le sens du texte. On ne traduit pas des mots, on ne traduit pas des phrases, on traduit du sens, comme je l’ai appris dans ma formation de traductrice à l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs (ESIT). Une autre manière d’exprimer cette idée est que nous traduisons des textes, or le texte, c’est étymologiquement un tissu, un tissage. Pour bien traduire, il faut ainsi comprendre en profondeur la logique d’ensemble et le système dans lequel s’articulent les concepts, quitte à parfois beaucoup s’éloigner des mots, justement pour être fidèle. Et ça implique un vrai travail de recherche. C’est pourquoi nous, les traducteurs, avons besoin d’accéder aux mêmes outils que les chercheurs, c’est-à-dire aux grandes bibliothèques de recherche, aux ressources en ligne, etc., ce qui n’est pas toujours gagné dans la réalité professionnelle. Par exemple, si je traduis dans un domaine de recherche pointu, je vais aller voir quelle est la terminologie utilisée en français dans ce domaine et, en premier lieu, s’il existe déjà des travaux sur cette thématique dans notre langue. Or ce n’est pas toujours le cas, parce que la recherche suit des rythmes différents selon les pays. Parfois, il y a par exemple des champs de recherche qui émergent en Allemagne ou dans d’autres pays germanophones quelques années avant qu’ils ne s’institutionnalisent en France. Donc si je ne trouve rien en français, je peux me retrouver face à la tâche de devoir trouver des solutions innovantes en traduction. C’est une grande responsabilité. Il me faut en tous les cas m’appuyer sur les travaux existants.
LLB : Menez-vous des recherches pour approfondir le sujet avant de commencer une traduction ?
AEF : En amont, non. Je fais des recherches au moment où j’ai la traduction, pendant le processus. Mais je n’ai jamais le loisir de le faire avant. D’abord, parce que je suis rarement au courant des mois avant que l’on va me solliciter pour telle ou telle traduction et deuxièmement, parce que cela comporterait un risque important de se perdre dans des recherches trop vastes, trop vagues. Je ne peux pas me le permettre, ne serait-ce que sur un plan économique, car la traduction éditoriale est un travail très peu rémunéré. Il est donc impératif que je cible mes recherches par rapport à ce que requiert le texte, afin que mon activité reste viable. L’un des principes méthodologiques les plus importants est de toujours commencer par rechercher la définition des concepts dans la langue originale. Il ne faut pas se précipiter sur une traduction. Pourquoi ? Parce que si l’on va d’emblée chercher une traduction, on est contraint de s’appuyer sur des ressources bilingues qui peuvent en fait être peu fiables. Il faut d’abord être sûr que l’on a bien compris le champ sémantique que recouvre le concept dans la langue de départ (l’allemand ou l’anglais pour moi) et s’assurer également que l’on comprend comment cet auteur en particulier utilise la notion. Parce qu’il y a le concept lui-même, tel qu’il est défini dans une discipline, mais aussi l’usage particulier que chaque auteur en fait, qui peut s’écarter plus ou moins de la définition usuelle. C’est seulement lorsqu’on a très bien saisi le concept que l’on peut chercher un équivalent en français qui recouvre exactement le même champ sémantique. Si un tel équivalent n’existe pas, c’est là qu’il va falloir être créatif. On est souvent obligé d’utiliser des périphrases, des explicitations ou encore des notes pour indiquer au lecteur que le terme français et le terme de la langue-source ne coïncident pas exactement. Parfois, notamment s’il s’agit d’un concept central, on est obligé de garder le terme dans la langue d’origine s’il n’y a vraiment pas d’équivalent. Je ne suis pas trop favorable à cette solution parce que ça rend très vite les textes jargonnants et illisibles, mais dans certains cas, c’est incontournable. Et pour finir, les recherches ne se limitent pas à la terminologie : il faut aussi comprendre le fond, la thèse de l’auteur, comment il se positionne, notamment ce à quoi il s’oppose, parce que les chercheurs publient fréquemment pour réagir aux travaux déjà existants ou se démarquer de telle ou telle approche. Et cette dimension ne pourra pas être bien rendue si l’on se contente de chercher des termes.
LLB : Comment décidez-vous, face à un texte ancien ou historiquement situé, de ce qu’il faut expliciter pour le public contemporain ? Avez-vous un exemple tiré de l’une de vos traductions (Poussin, Ernst, Brecht, archives médiévales) ?
AEF : Je dirais que ça dépend. Vous citez ici des textes, par exemple sur Poussin, écrits par des auteurs d’aujourd’hui sur des artistes historiques : en l’occurrence, il n’y a dans ce type de cas pas trop à expliciter, parce que les explicitations nécessaires figurent souvent déjà dans le texte original. En revanche, je viens de finir la première version de ma traduction d’un livre qui a été écrit en 1963. Et bien là, ce problème se pose bien davantage. C’est un livre sur la typographie et le graphisme, or ces techniques ont énormément évolué depuis le milieu du XXe siècle et beaucoup de choses ne sont pas explicitées dans le texte, puisqu’elles étaient évidentes pour l’auteur et son lectorat, qui baignaient dans le contexte de l’époque. Il en va autrement pour nous aujourd’hui : dans bien des cas, on ne voit pas de prime abord de quoi il est question. Par ailleurs, je trouve plus facilement des informations sur des techniques encore plus anciennes (la typographie au XIXe siècle par exemple), que sur celles des années 1960, qui semblent avoir été à cheval entre, d’un côté, des procédés modernes comme la photocomposition et de l’autre, des héritages de la composition au plomb. C’est une difficulté qui se rajoute. Bien sûr, ces arbitrages sur ce qu’il convient ou non d’expliciter se font sous le contrôle de l’éditeur. Ce ne sont jamais des décisions que je prends seule, car je ne connais pas le lectorat du livre aussi bien que la maison d’édition qui va publier le texte. Au début du projet, je demande toujours quel est le public visé pour savoir à qui s’adresse ma traduction. On ne traduit évidemment pas de la même manière selon qu’il s’agit de spécialistes ou d’un lectorat grand public. Je fais des propositions, puis nous en discutons : l’éditeur peut me demander de retirer une explication qu’il n’estime pas nécessaire pour un lectorat de spécialistes, ou au contraire m’inviter à préciser des points que je pensais évidents, mais qui ne le sont pas pour le lecteur.
LLB : Lorsque vous traduisez un texte allemand en français, identifiez-vous parfois des aspects culturels ou historiques que le lecteur français pourrait ne pas saisir ; et comment gérez-vous ces zones de tension ?
AEF : Pour les aspects historiques, je pense avoir déjà répondu. Les aspects culturels, en revanche, sont pour moi au cœur du travail de traduction. Pourquoi cette distinction ? Parce que, pour les aspects historiques ou techniques, c’est vraiment une question de lectorat. Si le lectorat est constitué uniquement de spécialistes, par exemple d’historiens de la typographie pour le livre dont je parle, il est probable que ces personnes en sachent beaucoup plus que moi sur ce sujet. Même en ayant fait des recherches poussées, je ne serais pas au même niveau que des chercheurs qui consacrent toute leur activité à ce domaine. Eux n’auront sans doute pas besoin d’autant d’explicitations que moi pour comprendre. Sur le pan culturel, à l’inverse, il n’est pas dit que même des experts connaissent, par exemple, les particularités liées à leur domaine en Allemagne ou dans d’autres territoires germanophones (en l’occurrence, le livre sur la typographie que j’ai évoqué est d’un auteur suisse), ni même d’autres éléments du contexte de ces pays. À mes yeux, c’est là vraiment le rôle du traducteur : s’interroger sur ce qui est propre à un espace culturel et linguistique donné et le rendre compréhensible pour le lecteur français ; qu’il soit ou non spécialiste d’un sujet, on ne peut pas postuler a priori qu’il est familiarisé avec ce qui se fait à l’étranger. Dans le précédent livre que j’ai traduit, Le Paradoxe de la fuite, il y avait beaucoup de cas de ce type, car c’est un livre écrit par une Autrichienne qui s’adresse au départ au lectorat de son pays. Le livre est truffé d’allusions à l’actualité autrichienne, notamment politique et médiatique, qui restent très implicites : l’autrice ne relate jamais ce qui s’est passé, puisqu’a priori c’est évident pour tout le monde. Ces références étaient souvent incompréhensibles pour un lecteur français, d’autant plus que l’actualité autrichienne est très peu relayée chez nous. J’ai dû pour ma part faire d’importantes recherches pour saisir les allusions et je les ai explicitées dans des notes, notamment pour que le lecteur puisse percevoir l’ironie qui les accompagnait fréquemment.
LLB : Pensez-vous que l’intelligence artificielle peut réellement contribuer à transmettre la mémoire culturelle ou historique, ou risque-t-elle d’effacer les nuances, les différences et les particularités historiques ?
AEF : Ma réponse sur ce point n’est pas un scoop, à ce stade vous devez la deviner ! Je ne pense absolument pas que l’IA puisse contribuer à transmettre la mémoire culturelle et historique, parce que l’IA ne comprend pas ce qu’elle traduit (prétendument). Elle fait des probabilités. Parfois ça fonctionne sur des textes assez simples et surtout des contenus que l’on voit partout, parce que l’IA a effectivement compilé un nombre de données sur ces sujets qu’un humain n’aurait jamais pu emmagasiner. Mais l’IA ne comprend pas. À partir de là, non, bien sûr qu’elle ne peut pas transmettre ces nuances, ces différences. Le Paradoxe de la fuite fournit d’ailleurs plusieurs exemples sur ce plan. Certains concepts centraux de l’ouvrage, comme la notion de « bénéficiaire d’asile », ou le statut en matière d’asile, présentent des correspondances apparentes car il existe des mots pour les désigner dans les deux langues. Toutefois, ces mots ne recouvrent pas la même réalité en Autriche et en France en termes de droits et de devoirs pour les personnes concernées, parce que la notion d’asile n’a pas le même périmètre dans nos pays à l’heure actuelle. (En Autriche, le sens est plus restreint : le terme d’Asylberechtigter ou d’Asylstatus renvoie uniquement aux réfugiés reconnus selon la Convention de Genève alors qu’en France, l’asile comporte deux grandes formes de protection : le statut de réfugié et la protection subsidiaire. Cette dernière existe également en Autriche, mais elle est en dehors du champ de l’asile.) C’est là typiquement un cas où l’IA va tomber dans le piège : puisqu’elle a une correspondance, elle va l’utiliser. Je suis prête à mettre ma tête à couper que « Asylberechtigter » aurait été rendu en traduction automatique par « bénéficiaire du droit d’asile », or cette traduction aurait été inexacte dans un grand nombre de contextes du livre. Dans les faits, j’ai préféré deux autres solutions suivant le sens précis du passage : réfugiés reconnus ou bénéficiaires de la protection internationale, selon le groupe de personnes effectivement visé dans la phrase – que j’ai vérifié auprès de l’autrice au cas par cas. Cet exemple illustre ce que j’ai tenté d’expliquer précédemment : c’est précisément pour restituer le sens fidèlement qu’il faut souvent s’éloigner de la lettre. À l’inverse, si un terme existe dans les deux langues, l’IA n’a pas de raison de se poser de questions : elle va le prendre, surtout s’il est utilisé fréquemment – c’est dans la nature de son fonctionnement. Seul un cerveau humain va être gêné par l’incohérence et donc aller chercher plus loin pour rétablir la logique. Nous ne traduisons pas des langues, mais un « vouloir-dire » : notre travail est de nature sémantique. Il faut savoir de quoi on parle dans le monde réel. Sur ce point, il faut de plus tenir compte d’une autre dimension : les textes sont (pour l’instant encore !) écrits par des humains, et les humains peuvent eux-mêmes être des rédacteurs imparfaits. Parfois, ils ne sont pas clairs ni totalement cohérents dans leur usage de la terminologie. Mais nous, traducteurs, faisons un énorme travail avec eux pour nous assurer que nous avons bien compris ce qu’ils veulent dire. Lorsque nous avons la chance d’avoir un auteur vivant, le processus de traduction inclut d’importants échanges avec celui-ci pour clarifier les ambiguïtés et adapter notre traduction en fonction de ses réponses. L’IA ne se pose absolument pas ces questions : si elle rencontre deux fois le même terme, il n’y a pas de raison a priori de le traduire différemment. Pour résumer, non seulement l’IA ne va pas restituer toutes ces nuances, mais dans 90 % des cas, lorsque les textes sont exigeants, elle ne transmet même pas le sens fondamental. Et c’est là le grand problème : les textes produits peuvent être séduisants sur le plan de la forme, bien se lire au premier abord, mais le sens réel, la prise de position de l’auteur, ne sont fréquemment pas rendus ou alors de manière déformée.
Propos recueillis par Louise Lampée-Baumgartner
