[1] Qui suis-je ?

Je suis né à Cologne et j’y ai grandi. C’est là que j’ai fait toute ma scolarité, sans rupture géographique, mais certainement pas sans découvertes. Très tôt, les livres ont occupé une place essentielle dans ma vie. Ils n’étaient pas particulièrement abondants à la maison, et leur prix rendait leur achat difficile. C’est donc ma mère qui a trouvé la solution la plus simple : m’inscrire à la bibliothèque municipale. Je m’y suis rendu très jeune, et j’y ai passé des heures. C’est là que s’est construit mon rapport au savoir, aux langues et à la littérature. Apprendre, lire, comprendre sont devenus rapidement des gestes naturels, presque nécessaires.

L’apprentissage des langues m’est apparu très tôt comme quelque chose de fondamental. Même si toute ma scolarité s’est déroulée en allemand, le français n’était pas totalement absent de mon environnement. Ma grand-mère appartenait à une génération pour laquelle parler français faisait partie intégrante de l’éducation. Elle le parlait avec aisance, et cette familiarité a éveillé ma curiosité, sans que je m’en rende vraiment compte sur le moment. Plus tard, ce sont surtout mes séjours en France qui ont transformé cet intérêt en véritable attachement. Le contact direct avec la langue, la vie quotidienne, la culture, ont profondément marqué mon rapport au français.

Après le baccalauréat, j’ai poursuivi mes études universitaires en Allemagne, tout en intégrant très tôt des périodes passées à l’étranger. À cette époque, cela allait presque de soi : partir, circuler, étudier ailleurs faisait partie du parcours normal. J’ai notamment étudié à Clermont-Ferrand, où j’ai été inscrit en licence, à Paris IV pendant mon année d’assistant d’allemand au lycée Louis-le-Grand. J’ai ensuite poursuivi mes études jusqu’au doctorat (en passant encore une année à Paris grâce à une bourse de recherche du gouvernement français), en menant une vie largement partagée entre plusieurs pays. L’Italie et la France ont occupé une place importante dans ces années-là. J’ai longtemps vécu entre différents espaces linguistiques et culturels, une situation qui, loin d’être inconfortable, nourrissait ma réflexion et mon travail.

Mon parcours professionnel s’est ensuite inscrit dans le cadre universitaire. J’ai été professeur d’université et enseignant-chercheur, et j’ai exercé ces fonctions pendant de nombreuses années. Dans les années 1990, j’ai également dirigé le programme franco-allemand d’édition à la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) à Paris et l’antenne parisienne du DAAD. Cette expérience a été déterminante. Elle m’a permis de travailler au croisement de plusieurs traditions intellectuelles et de participer concrètement aux échanges culturels entre la France et l’Allemagne. Mes recherches ont porté principalement sur l’histoire et la théorie de la traduction littéraire, un domaine qui m’a toujours semblé essentiel pour comprendre la circulation des œuvres et des idées.

La traduction n’a jamais été pour moi un simple exercice technique. Traduire, c’est interpréter. Un texte ne se réduit pas à une suite de mots : il est ancré dans une époque, un contexte culturel, une histoire littéraire. Le traducteur doit sans cesse chercher un équilibre entre la fidélité au texte d’origine et la nécessité de produire un texte lisible, vivant, dans la langue d’arrivée. Il n’existe pas de neutralité absolue. Chaque choix, même minime, engage une position. Toute traduction porte la trace de celui ou celle qui la réalise.

Ces questions prennent aujourd’hui une dimension nouvelle avec le développement de l’intelligence artificielle. Si ces outils peuvent être utiles pour certains types de textes, notamment techniques, leurs limites apparaissent clairement dès que l’on aborde la littérature. Le rythme d’une phrase, sa sonorité, ses ambiguïtés, ses silences mêmes, exigent une sensibilité humaine. La traduction littéraire ne peut se passer de cette attention fine au langage.

Depuis ma retraite, la vie n’a pas beaucoup changé, je continue à traduire et à m’intéresser à la recherche. Je travaille actuellement sur un texte ancien de 80 pages, Ourika, de Claire de Duras (1823), consacré au destin tragique d’une jeune fille noire, un projet de re-traduction vers l’allemand après 200 ans et qui soulève des réflexions intéressantes comme celle de l’appropriation culturelle. J’ai cependant un nouveau rythme de vie, loin des contraintes administratives, qui me laisse davantage de temps pour ma famille, sans pour autant rompre avec ce qui a structuré toute ma trajectoire.

Avec le recul, je mesure combien les langues ont façonné mon parcours. Elles ont été à la fois des objets d’étude, des outils de travail et des espaces de rencontre. À travers l’enseignement, la recherche et la traduction, j’ai toujours cherché à faire dialoguer les cultures et les textes. C’est sans doute dans cet entre-deux, jamais totalement stable, que se trouve le fil conducteur de mon itinéraire.

Propos recueillis par Marie-Pierre MFILA M.