Comment enseigne-t-on la traduction et à quelles fins ?
Cette question revient régulièrement au vu des transformations rapides que connaissent le marché de la traduction et le métier de traducteur. Mais c’est aussi une question que mon interlocutrice se posait à ses débuts, il y a une quinzaine d’années. Après une formation en études germaniques avec une spécialisation en littérature, elle donne ses premiers cours de traduction à l’université de Heidelberg à un public d’étudiants qui préparent leur Staatsexamen. Quelques années plus tard, désormais titulaire d’une thèse de l’université Sorbonne Nouvelle, elle se trouve de nouveau confrontée à cette question alors qu’elle devient maîtresse de conférences à Liège et enseigne la traduction à de futurs professionnels. Elle constate une grande différence entre l’enseignement de la traduction comme pratique d’une langue étrangère et comme formation au métier de traducteur. Durant cette période, avec ses étudiantes liégeoises, elle voyage à Marseille pour découvrir une exposition sur la traduction au MUCEM. Se pose alors une nouvelle question : « Quelle place la traduction occupe-t-elle dans un musée et quelles formes prend-elle dans cet environnement ? ». Ce projet, réalisé par Barbara Cassin, philosophe, philologue et académicienne, marque un tournant dans l’approche de mon interlocutrice. La muséographie va gagner une place très importante dans son travail, puisqu’entre temps elle est revenue à la Sorbonne Nouvelle pour y diriger le master « Métiers de la culture dans le domaine franco-allemand ». Elle y enseigne la traduction pour les musées en mettant l’accent sur ce qu’on appelle la « traduction multimodale » ou « intermodale ».
Penchons-nous quelques instants sur ce terme : multimodal.
Traditionnellement, l’activité de la traduction est perçue comme « monomodale », centrée sur un texte ou un discours. Cependant, l’évolution de nos moyens de communication et le boom de l’audiovisuel ont fait émerger de nouveaux objets à traduire, des objets multimodaux : films, sites internet, jeux vidéo qui contiennent à la fois du texte, des images et du son. La tâche du traducteur est de traduire vers une autre langue non seulement un texte, mais un faisceau qui combine ces textes, images et sons. Parfois, il lui faudra passer d’un médium à un autre. Pour reprendre l’exemple des musées, on peut vouloir faire un audioguide en allemand à partir de textes de salles en français. C’est à cette question que mon interlocutrice consacre une partie de ses recherches, parallèlement à ses enseignements. Elle publie avec un autre enseignant-chercheur un numéro spécial de la revue The Journal of Specialised Translation en 2021. Celui-ci est consacré à d’autres objets multimodaux, comme une chorégraphie canadienne inspirée d’une peinture flamande, ou un poème chinois interprété en langue des signes.
Aujourd’hui, mon interlocutrice a débuté une troisième vie après la littérature et la traduction, qui garde néanmoins un lien avec ces deux domaines. Elle enseigne toujours à la Sorbonne Nouvelle, mais est également rattachée à l’Institut universitaire de France, dont elle est membre junior dans le domaine des Disability Studies, c’est-à-dire des études sur le handicap. Elle s’intéresse notamment au FALC (Français Facile à Lire et à Comprendre), une variante simplifiée de la langue standard, qui existe d’ailleurs aussi en allemand, on parle de « leichte » ou de « einfache Sprache ». Les textes en FALC sont plus simples à lire et à comprendre pour des personnes en situation de handicap, mais également pour des personnes concernées par l’illettrisme fonctionnel (faible maîtrise de la lecture), ou en cours d’acquisition de la langue française. Ici le travail de traduction ne consiste pas à changer de langue mais à passer d’une variante complexe à une variante simplifiée de la même langue. Ce domaine a permis la création de nouveaux emplois de « valideur » ou de « valideuse », qui peuvent être exercés par une personne en situation de handicap, parfois cognitif. Les personnes sont chargées de relire la traduction en FALC, pour dire si elle convient ou non, si la syntaxe et les mots sont accessibles et si la simplification a été bien faite. L’emploi de personnes avec un trouble de l’apprentissage dans une maison d’édition est une nouveauté très intéressante, probablement impensable il y a encore une dizaine d’années.
En cherchant un peu, on peut trouver des liens entre la traduction et le handicap à de nombreux niveaux. Mon interlocutrice étudie et réalise, en particulier dans les musées, des recherches sur de nombreux objets multimodaux qui sont traduits d’un médium à un autre pour faciliter l’accessibilité et l’inclusion. Des tableaux tactiles par exemple, qui sont des reproductions en relief accompagnées d’un audioguide pour que les personnes aveugles ou malvoyantes puissent également découvrir les œuvres exposées. Il existe aussi des éditeurs spécialisés dans la création de livres tactiles, notamment pour les enfants, qui jouent avec les possibilités de l’alphabet braille pour créer des images en relief ou qui utilisent divers matériaux pour donner à sentir les histoires du bout des doigts. La traductologie si elle accepte de déborder de ses marges traditionnelles peut s’emparer de ces objets tout à fait passionnants.
Le domaine de recherche de mon interlocutrice est donc aujourd’hui la traduction multimodale en rapport avec des questions d’accessibilité et d’inclusion, qui lui inspirent de nouveaux enseignements au sein de notre département « Études germaniques ». Les étudiants et étudiantes qui se destineraient à la traduction peuvent y découvrir le travail collaboratif de traduction, la gestion d’un projet de traduction, les manipulations techniques que demande le passage d’un médium à un autre, et enfin la phase de test d’un prototype de traduction dans l’espace et avec le public cible pour s’assurer que ce qu’on a traduit fonctionne bien.
Comment enseigne-t-on la traduction et à quelles fins ? En la faisant évoluer, pour rendre le monde plus accessible à tous et à toutes.
Propos recueillis par Tony Pfrieger
