Enseigner la traduction aujourd’hui
Dans son établissement biculturel où le français et l’allemand se côtoient au quotidien, mon interlocutrice exerce un métier discret mais essentiel : elle forme des adolescents à manier deux langues et, plus encore, deux manières de penser. Tous les jours, elle travaille dans un environnement où les sonorités de Goethe et celles de Molière se croisent entre deux cours. C’est dans ce cadre, que mon interlocutrice développe sa mission : faire comprendre que traduire n’est pas seulement remplacer des mots mais également changer de logique en fonction de la langue. Par exemple, là où l’allemand privilégie la construction linéaire et l’abstraction, le français préfère la fluidité, les transitions explicites, les nuances de style et une manière plus souple d’agencer les idées.
Cette professionnelle de la langue passe son temps à entraîner les élèves qui doivent percevoir la différence de structure et d’esprit dans les deux langues. Lorsqu’elle prépare ses séances, elle choisit des textes qui permettront de mettre en avant ces spécificités. Elle alterne entre des articles de presse, des extraits littéraires, des dialogues rencontrés dans la vie réelle, car elle refuse les textes artificiels qui n’existent que pour les manuels. Pour elle, chaque document doit présenter un défi – que ce soit une expression idiomatique difficile, un double sens culturel, un vocabulaire typiquement allemand ou français. Elle veille également à varier les langues : parfois les élèves doivent comprendre un texte allemand et le transposer en français tandis que d’autres fois, ils doivent faire l’exercice inverse. En effet, les difficultés ne sont alors pas les mêmes. Passer du français à l’allemand demande de maîtriser une syntaxe rigoureuse tandis que passer de l’allemand au français exige de reformuler ou encore de rendre les nuances parfois implicites de la langue.
Au fil des années, elle a développé une connaissance des difficultés récurrentes auxquelles les adolescents sont confrontés lors d’une traduction. Les faux amis figurent parmi les erreurs les plus fréquentes, comme le mot « eventuell » en allemand qui est trop souvent traduit par « éventuellement ». Les références culturelles posent aussi des problèmes : certains concepts germaniques, comme « Heimat » ou « Sehnsucht », sont difficiles à traduire en français, ce qui oblige alors les élèves à rechercher une formulation qui explicite plutôt qu’une simple traduction littérale. Toutes ces erreurs, mon interlocutrice les aborde non comme des fautes mais plutôt comme des indices permettant de comprendre comment les élèves perçoivent les écarts entre les deux langues. Son travail ne se limite pas non plus à corriger ces erreurs mais à transformer chaque difficulté en un moment de réflexion. Lorsqu’un élève calque une structure allemande sur le français, elle lui montre que ce n’est pas seulement une erreur mais un réflexe : l’élève transfère dans une langue la manière de penser qui appartient à une autre langue. Elle amène ainsi sa classe à comparer les constructions, à reformuler, à se demander comment un locuteur natif exprimerait l’idée. Le contexte binational de l’établissement lui offre alors un atout : elle peut faire travailler ensemble des élèves germanophones et francophones, qui repèrent spontanément ce qui « sonne juste » ou, au contraire, ce qui trahit une influence trop visible de l’autre langue.
Avec l’ère du numérique, un autre défi fait son apparition : celui la traduction automatique. Les tablettes fournies par l’établissement sont équipées d’applications capables de produire une traduction plutôt correcte, parfois même étonnamment fluide. Les élèves ont rapidement pris l’habitude de s’y référer pour vérifier une phrase ou pour trouver une formulation qu’ils ne connaissent pas. Mais plutôt que d’interdire ces outils, ce qui serait selon elle contre-productif, mon interlocutrice a décidé de les intégrer à son enseignement. Elle propose par exemple de comparer une traduction humaine et une traduction automatique. Les élèves doivent alors identifier les erreurs de la machine, comprendre pourquoi elle les commet et réfléchir à ce que seul un être humain doté d’une conscience culturelle peut percevoir. Elle veut ainsi éviter que les adolescents développent une dépendance aveugle à ces programmes.
Pour encourager leurs progrès, mon interlocutrice pousse ses élèves à lire régulièrement dans les deux langues, à noter les expressions idiomatiques, à comparer des articles sur le même sujet dans la presse française et allemande, à reformuler spontanément en se demandant comment rendre une idée de la manière la plus naturelle possible. Elle leur apprend aussi à vérifier leurs traductions grâce à des dictionnaires, car la curiosité lexicale est, selon elle, la solution pour améliorer ses traductions. Mon interlocutrice pense que la créativité joue aussi un rôle essentiel car il existe rarement une seule traduction correcte. Tant que le sens, le ton, le registre et l’intention sont respectés, plusieurs solutions peuvent être valables. Pour cela, elle organise des comparaisons de versions et montre aux élèves que traduire, c’est aussi choisir.
Au quotidien, mon interlocutrice observe que traduire aide les adolescents à devenir de meilleurs rédacteurs. L’exercice leur impose de structurer leur pensée, d’enrichir leur vocabulaire et de comprendre la logique d’un texte. Mais l’enjeu dépasse la simple maîtrise linguistique. En effet, traduire amène à la compréhension d’une culture étrangère. Grâce à la traduction, ces élèves s’ouvrent à de nouveaux codes sociaux. Elle insiste sur le fait qu’on ne traduit jamais qu’une phrase isolée mais aussi un rapport au monde. Ces élèves apprennent donc non seulement à manipuler deux langues mais aussi à comprendre deux cultures et à circuler entre les deux. Dans un monde où la communication entre pays et idées est importante, cette compétence de médiation pourrait bien être l’une des plus précieuses que l’on puisse transmettre à la jeune génération.
Propos recueillis par Julia Ohlinger
