[4] Qui suis-je ?

« Nous sommes toujours des intermédiaires. »

Mon interlocutrice est d’origine allemande. Elle a effectué toute sa scolarité en Allemagne, où elle a étudié la philologie allemande, le théâtre et le cinéma. Elle a ensuite poursuivi son parcours universitaire interdisciplinaire en France, et effectué une année d’échange au Centre français de Fribourg-en-Brisgau. Rien, a priori, ne la prédestinait au métier qu’elle exerce aujourd’hui. Pourtant, dès la fin de ses études, en 1997, elle intègre l’entreprise où elle travaille encore, d’abord en tant que stagiaire. Ce stage se prolonge jusqu’en 1999, date à laquelle elle est embauchée. L’entreprise accorde une importance particulière à la formation interne centrée sur la France : nombre de ses collègues sont de nationalité française et travaillent étroitement avec ce pays, dans le cadre de ce que l’entreprise appelle sa « stratégie française ».

Mon interlocutrice est aujourd’hui journaliste diplômée. Elle traite spécifiquement de sujets liés à la France, qu’il s’agisse de politique, d’économie, de culture ou de divertissement, même si son journal s’intéresse également à d’autres pays. Son choix de la France comme objet d’étude et d’analyse relève à la fois d’un intérêt personnel, d’un attrait pour la langue et pour le pays, mais aussi d’une continuité logique avec son parcours universitaire. Depuis son bureau situé à Sarrebruck, près de la frontière franco-allemande, elle se concentre principalement sur le Grand Est – anciennement la Lorraine – tout en gardant un regard attentif sur l’ensemble du territoire français. Ancrés dans l’actualité locale, ses articles doivent également rendre compte des décisions nationales, allemandes et françaises, susceptibles d’avoir un impact régional. Il lui arrive ainsi de dépasser ce cadre géographique pour parcourir la France. Elle se souvient notamment d’un déplacement à l’Élysée, à Paris, qui l’a amenée à travailler sur une série d’articles intitulée « Aller-retour », consacrée aux jumelages entre l’Allemagne et la France. Elle s’est également intéressée à une troupe de théâtre mettant en scène La Walkyrie, drame lyrique du grand compositeur allemand Richard Wagner, dans un théâtre de Versailles, un lieu qu’elle qualifie de « superbe ».

Mon interlocutrice m’explique qu’elle ne se limite ni à un seul domaine ni à un seul lieu, mais s’intéresse à ce qui se passe en France de manière générale. Si elle propose elle-même la plupart de ses sujets, son journal dispose également de « chasseurs de sujets » spécifiquement dédiés à la France. Parce qu’elle couvre aussi bien des crises politiques que des événements culturels, voire parfois de simples « anecdotes », une large part de son travail relève de la « traduction », entendue au sens large. Elle cherche à rendre accessibles des notions théoriques propres à la culture française, ainsi que des événements complexes ou difficiles à appréhender. Il s’agit, pour elle, de « traduire » au sens de retranscrire la manière dont les Français perçoivent un événement ou comprennent une décision politique, afin de rendre ces éléments intelligibles pour un public allemand. Pour illustrer cette démarche, elle évoque sa toute première interview, consacrée à l’affaire Kalinka Bamberski. Cette adolescente française est décédée en 1982 dans la résidence de son beau-père, le docteur Krombach, près du lac de Constance, en Allemagne. Convaincu de la culpabilité de ce dernier, son père, André Bamberski, avait décidé en 2009, après un non-lieu prononcé par la justice allemande, de faire enlever le médecin pour le livrer à la justice française. Mon interlocutrice avait alors interviewé André Bamberski à Toulouse pour un journal, dans le cadre de cette affaire hors normes dont il fallait saisir les enjeux transnationaux.

Ainsi, « traduire le monde contemporain », c’est retranscrire des événements complexes, parfois sordides, mais c’est aussi ce qui définit son métier : recontextualiser et expliquer des phénomènes politiques français qui prennent une tout autre importance en Allemagne, voire qui n’y existent pas. C’est l’un des aspects qu’elle juge les plus passionnants de son travail, un point sur lequel elle insiste : avec ses collègues, « [ils sont] toujours des intermédiaires », elle précise même qu’« [ils sont] toujours des intermédiaires entre les thèmes ». Elle conçoit ainsi son métier comme un révélateur de liens : rendre compréhensibles des sujets complexes, en expliquer le sens et les conséquences, à partir d’un point de vue particulier.

Dans certaines situations, elle est parfois confrontée à un langage technique qu’elle juge complexe, y compris pour elle-même, fait de termes très spécifiques ou théoriques. Il est alors nécessaire de simplifier ce langage conceptuel ou de spécialiste afin de le rendre accessible au lectorat, ce qui constitue une autre forme de « traduction ».

Dans un sens plus littéral, la traduction fait également partie intégrante de son travail. Les articles sont publiés en allemand, mais les sources sont souvent françaises : elle doit donc traduire la langue. Sur le plan linguistique, elle collabore avec des personnes formées à l’interprétation et à la traduction, chargées de vérifier son travail, même si elle effectue elle-même l’ensemble des traductions. En revanche, rien n’est publié sans relecture : les rédacteurs relisent, corrigent et valident les textes avant leur publication finale. Elle aborde également la question des traducteurs numériques : aujourd’hui, l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives dans le domaine de la traduction. Mon interlocutrice ne l’utilise que depuis peu, mais elle la juge utile dans certains contextes précis. Elle confie par exemple : « Si quelqu’un marmonne en français, je peux interroger l’IA ». Il lui est aussi arrivé de devoir communiquer avec un interlocuteur portugais, ne maîtrisant pas cette langue malgré ses connaissances en espagnol et en français, elle a alors eu recours à l’intelligence artificielle. Elle n’y voit pas une menace, bien au contraire, à condition d’en faire un usage prudent. Les informations fournies peuvent en effet être erronées, et il est essentiel de ne pas s’y fier exclusivement. La consultation de plusieurs sources reste indispensable. C’est d’ailleurs une règle fondamentale de son métier : la déontologie impose de s’appuyer sur au moins deux sources ou interlocuteurs fiables, dont l’existence doit pouvoir être prouvée. Pour elle, recueillir un maximum d’informations est indispensable pour traiter un sujet – une exigence que l’intelligence artificielle ne peut, à elle seule, satisfaire.

Propos recueillis par Adèle Morin-Bailly