La traduction et l’intelligence artificielle

Lorsque l’intelligence artificielle menace l’âme des textes

Depuis l’émergence des intelligences artificielles (IA) dans les années 1950, ces technologies tentent d’imiter au mieux l’intelligence humaine. Elles essaient de reproduire de manière similaire les comportements que génèrent le cerveau humain, tels que le raisonnement, la créativité ou encore la planification. Aujourd’hui omniprésentes dans nos sociétés, elles sont massivement utilisées dans de nombreux secteurs d’activité tels que la traduction par exemple. Pourtant, derrière l’efficacité apparente et l’enthousiasme flamboyant se cache une réalité triste et inquiétante, particulièrement en ce qui concerne la traduction. Les intelligences artificielles produisent rapidement des contenus qui peuvent sembler naturels au premier regard. Cependant, c’est là que réside justement le problème. Un simple algorithme ne comprend pas véritablement ce qu’il traduit. Contrairement à l’être humain, un algorithme ne peut pas s’interroger et tenir compte du contexte, ainsi que des nuances implicites d’un texte. Traduire nécessite bien plus qu’une simple conversion linguistique. C’est un travail qui demande une certaine sensibilité, de la finesse, et de la rigueur que l’intelligence artificielle ne possède pas. On se retrouve donc avec des traductions qui manquent d’authenticité, de professionnalisme, et par-dessus tout d’humanité.

Une menace culturelle et professionnelle

Comme on peut l’observer dans le manifeste « En chair et en os : collectif pour une traduction humaine » (2023), les intelligences artificielles peuvent aussi nuire à la culture. En effet, elles ont tendance à créer une certaine homogénéité, avec des façons de parler qui se ressemblent, ce qui empêche une certaine nuance et diversité stylistique. Ce qui est bien plus grave, c’est qu’elles peuvent même renforcer des stéréotypes racistes, sexistes et discriminatoires. Elles contribuent ainsi à appauvrir notre culture plutôt qu’à l’enrichir. Cette utilisation récurrente des IA détériore fortement les conditions de travail des traducteurs professionnels, car elle leur impose un rythme de travail aussi effréné que celui des machines s’ils veulent rester compétitifs. Son omniprésence dans la traduction dévalorise l’analyse humaine, impose une uniformité, et renforce une précarité déjà existante. Enfin, à cela s’ajoutent des enjeux éthiques et écologiques majeurs. Les IA se nourrissent d’œuvres humaines utilisées sans consentement systématique des auteurs, et leur fonctionnement génère une empreinte écologique catastrophique due à la consommation massive d’énergie et de ressources naturelles. Ainsi, la traduction perd son âme, et devient un élément futile et dénué de sens.

Un acte de résistance

Face à ces nombreux constats, des collectifs ont été créés afin de défendre la traduction humaine et la culture dans sa globalité. Le manifeste « En chair et en os » mentionne dans son article bon nombre de collectifs tels que : le STAA (Syndicat des Travailleur·euses Artistes-Auteur·ices), l’ATLAS (Association pour la promotion de la traduction littéraire) et l’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France). Ils mènent un combat sans relâche, et défendent l’idée que la traduction ne peut en aucun cas être remplacée par un simple outil technologique.

«Traduire le monde contemporain »

Le sujet de cet article est directement lié au thème de notre revue, « Traduire le monde contemporain », car l’IA n’est pas seulement un outil ; elle est une force majeure qui façonne la culture, l’économie et la communication de notre époque actuelle. En uniformisant le contenu, l’intelligence artificielle met en péril la diversité linguistique et culturelle qui est une richesse pour l’humanité toute entière. Le fait de traduire le monde contemporain implique de rendre compte de sa richesse et de sa complexité, ce qui est directement menacé par la production de contenu « sans âme, sans cœur, sans tripes […] en quantités quasi illimitées » comme le manifeste l’évoque si bien. La lutte contre l’intelligence artificielle dans la traduction est une lutte pour la préservation de la pensée critique et de la créativité humaine. Traduire, c’est interpréter, adapter et récréer en continu. La traduction exige un donc un regard critique, une adaptation du ton selon le contexte. Aucune machine ne peut assumer cette responsabilité interprétative que le critique littéraire et linguiste George Steiner attribue au traducteur. Dans son ouvrage After Babel publié en 1975, il rappelle que toute compréhension est déjà une forme de traduction. Il explique que cette opération implique toujours un sujet qui fait confiance au texte, l’interprète, l’incorpore à sa propre culture, puis tente de lui rendre justice. Un algorithme peut aligner des mots, mais il ne peut pas vivre ce déplacement linguistique ni porter la dette envers l’œuvre et son auteur qui, pour George Steiner, fait du traducteur un véritable lecteur responsable. L’enjeu est très clair : la traduction est un investissement pour les échanges entre peuples, un espace où se rejoue sans cesse cette responsabilité humaine vis-à-vis du sens que la machine ne peut qu’imiter sans jamais l’assumer. Même si les intelligences artificielles permettent de faire gagner du temps, elles doivent rester de simples outils que l’on utilise seulement de manière occasionnelle. Seul le travail humain garantit une culture fondée sur l’expérience, la conscience et la responsabilité. Si l’intelligence artificielle parvient un jour à remplacer l’humain, c’est l’essence même de la communication interculturelle qui risque de disparaître.

Jessica Jomiru