Paris, 11 Décembre 2025 – C’est au Forum Culturel Autrichien, dans une atmosphère intimiste et propice aux échanges profonds, qu’a eu lieu un débat fondamental pour l’actualité des sciences humaines et sociales. L’événement était centré autour de la présentation de l’ouvrage percutant de la chercheuse autrichienne Judith Kohlenberger, Das Fluchtparadox. Über unseren widersprüchlichen Umgang mit Vertreibung und Vertriebenen (Kreymar & Scheriau, 2022) [Le Paradoxe de la fuite. De notre rapport contradictoire aux migrations forcées et aux personnes déplacées, Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2025] qui expose les failles des régimes d’asile. Cette analyse s’inscrit au cœur d’un phénomène émergent : devant la complexité des faits, devons-nous chercher à les comprendre ou préférons-nous leur imposer un récit plus acceptable et rassurant ?
Animé par la politologue Catherine Wihtol de Wenden, le débat a souligné que si le réfugié profitait d’une politique d’accueil plutôt ouverte jusqu’aux années 1980, il est aujourd’hui traité sur le mode sécuritaire. Cette dérive montre la tendance européenne à imposer des formes rassurantes mais superficielles dans une réalité mondiale complexe.
Le paradoxe de l’asile, une illégalité fabriquée
L’idée centrale de l’ouvrage révèle une contradiction morale et légale, à savoir que l’État accule les demandeurs d’asile à une forme d’illégalité forcée.
Face à ce qui devient vite un engrenage, et faute de procédures d’asile accessibles à distance, les personnes sont contraintes de pénétrer en franchissant la frontière en dehors des cadres légaux pour accéder à leurs droits fondamentaux. L’État leur impute ensuite cet acte qui leur était nécessaire pour se positionner dans le cadre de droit.
Pour la chercheuse Judith Kohlenberger, cette logique est renforcée par une nécessité politique, celle de manifester la puissance de l’État. Face aux pressions de la mondialisation qui ébranlent leur souveraineté, les États s’engagent dans une démonstration de force aux frontières. La sécurisation par les murs, les drones et les discours de dissuasion servent une simple démonstration d’autorité, destinée à rassurer la population.
L’échec de l’Europe face à la complexité migratoire
La plupart des pays européens refuse de voir la réalité en face et d’établir un système d’asile qui répondrait aux besoins de la migration contemporaine.
L’absence de voies légales suffisantes pour la migration de travail pousse des individus à utiliser le système d’asile en place par défaut. En 2022, l’exemple autrichien est éloquent : des demandeurs d’asile ont disparu des statistiques pour décrocher des emplois non qualifiés ailleurs en Europe. Ces personnes n’avaient « aucune voie » possible pour obtenir un emploi. Le problème devient alors l’absence critique d’alternatives légales d’accès au travail et non la crise de l’asile elle-même.
Cette difficulté de compréhension et de traduction est aggravée par le maintien de 27 régimes d’asile différents au sein de l’Union Européenne. Les États s’accrochent à la politisation de l’hospitalité, refusant de transférer totalement la compétence à Bruxelles pour conserver un récit souverain et rassurant, quitte à ignorer la complexité du terrain.
La transmission des savoirs en danger face aux idéaux nationaux
Judith Kohlenberger souligne une difficulté dans la transmission et l’acceptation des savoirs en sciences humaines et sociales dans le débat public. Elle explique que si les analyses sociologiques montrent que la France et l’Allemagne sont devenues des sociétés « post-migratoires » c’est-à-dire où l’immigration est intégrée à la structure du pays, néanmoins cette réalité se heurte à des résistances. En France, certains courants politiques et médiatiques rejettent ces données et préfèrent défendre une appartenance à la nation basée sur l’origine culturelle commune plutôt que sur la réalité de la mixité sociale.
La chercheuse rappelle que même si un réfugié syrien est « intégré », il ne peut pas « changer sa couleur de peau ». Certains discours politiques s’appuient sur cette différence physique pour définir l’appartenance à la nation par des critères biologiques et ethniques plutôt que par l’adhésion aux valeurs de la société. Cette manière de trier les citoyens selon leur origine crée une division dangereuse et arbitraire au sein de la population. Ce fossé entre les connaissances scientifiques sur les flux migratoires et les débats publics polarisés rend la communication de plus en plus difficile.
Un coût exorbitant pour une fausse tranquillité
L’Europe privilégie l’externalisation de l’asile, présentée comme la pilule magique garantissant la paix sociale et la stabilité politique au sein des États membres. Ces politiques se traduisent par des dépenses budgétaires massives et un lourd tribut humain, pour des effets très restreints, tout en étant intrinsèquement injustes. Ces stratégies ignorent le fait que « 75 % des réfugiés dans le monde sont déjà accueillis » dans des pays en développement. De plus, elles échouent à dissuader, car le risque du voyage ne fait pas le poids face à la menace de persécution ou de guerre civile dans les pays de départ.
En signalant que sa plus grande peur est l’afflux massif, l’Europe s’est rendue vulnérable au chantage de pays tiers. L’analyse de Judith Kohlenberger démontre que l’inégalité de la mobilité est l’une des plus grandes injustices de notre époque, où les deux tiers de la population mondiale sont littéralement « enchaînées à un lieu ».
Affronter l’inégalité de la mobilité
Finalement, l’analyse de Judith Kohlenberger conclut que la politique européenne, en multipliant les dispositifs de contrôle symbolique et d’évitement, a choisi la solution du confort plutôt que celle de la lucidité. Elle a préféré imposer un ordre illusoire fondé sur la militarisation des frontières et le tri administratif plutôt que d’affronter la complexité des parcours migratoires et des besoins structurels de l’Europe.
La véritable tâche politique et intellectuelle n’est plus de sécuriser les frontières, mais de prendre en charge concrètement la protection des personnes vulnérables à l’échelle du monde, et de s’attaquer à la racine de l’inégalité de la mobilité.
L’échange s’est conclu par quelques questions-réponses avec le public, qui, dans l’intimité du Forum Culturel Autrichien, témoignait de l’urgence de cette réflexion pour l’avenir de la pensée européenne.
Maroua Kahoul

