« Le pari est lancé : concevoir la différence des langues comme ressort potentiel de pensées différentes, divergentes, incompatibles. » (p. 14) Avec cette citation puissante, l’ouvrage Penser la traduction, dirigé par Franziska Humphreys, nous invite à remettre en question nos croyances préexistantes sur la traduction.
Pour explorer cette nouvelle vision de la traduction, l’ouvrage propose un parcours à travers les réflexions de différents auteurs. Il réunit notamment des contributions de Marcel Beyer, qui explore le décentrement par l’ornithologie, Marc de Launay, qui analyse la philosophie de la traduction, ou encore Jean-René Ladmiral, qui se penche sur la traductologie. L’acte de traduire y est perçu comme une création qui transforme à la fois l’original et la langue d’accueil. Les auteurs analysent comment le déplacement des concepts entre les cultures produit de nouveaux savoirs et régimes de pensée. Contrairement à une simple répétition dans laquelle la traduction perd des détails, une idée forte est celle de la « méiose » (p. 303), quand la traduction augmente le statut de l’œuvre au lieu de l’affaiblir. Le traducteur est décrit comme celui qui émet un écho unique, rappelant la métaphore de Walter Benjamin : « Traduire n’est pas copier, mais faire résonner l’original ». L’ouvrage évoque aussi la pensée de Jacques Derrida sur l’étrangeté à laquelle nous sommes parfois confrontés au sein de notre langue. Plutôt que de chercher l’équivalence parfaite, l’ouvrage valorise la friction et les nuances qui se trouvent dans l’écart linguistique. Cette approche préserve un air d’étrangeté, favorisant ainsi le dialogue intellectuel dans le monde actuel. Finalement, le texte présente l’acte de traduire comme une négociation avec l’altérité qui renouvelle profondément notre vision du monde.
Ce n’est pas une simple compilation de textes savants. L’ouvrage Penser la traduction est une invitation qui nous force à repenser de manière captivante la traduction au cœur des sciences humaines et sociales. Il cherche à bouleverser la perspective que l’on a de la traduction. Celle-ci n’est pas un simple travail mécanique, mais plutôt un choix constant de possibilités. Ce livre nous fait comprendre que ces décisions vont influencer la façon dont les idées sont interprétées. Traduire, c’est s’ouvrir à un monde différent. En passant d’un pays à l’autre, ce ne sont pas juste des phrases, mais des valeurs qui sont transformées et transmises. On choisit quoi dire, quoi laisser de côté, et comment l’interpréter. Ces choix finissent par créer de nouvelles réalités qui vont avoir une influence sur les lecteurs et, par conséquent, sur la société. Marcel Beyer s’appuie par exemple sur l’ornithologie pour illustrer le concept de décentrement. Le nom d’un oiseau n’est pas juste une étiquette mais il transporte un imaginaire culturel différent. Bien que l’animal reste le même, la perspective et la réception changent selon la langue. Ce phénomène fait de la traduction une recréation de la réalité.
On ne sait pas comment un auteur étranger va être reçu par les lecteurs de l’autre pays. Ce n’est jamais un processus simple. La tâche essentielle n’est pas l’équivalence parfaite, mais la gestion créative de la différence qui permet aux idées de survivre et de se renouveler dans une autre langue. L’ouvrage introduit ainsi un concept, qui est celui du traducteur comme producteur de savoir. Ce dernier ne transmet pas seulement des mots, mais en les transformant à travers l’autre langue, il crée quelque chose de nouveau. Le vrai défi réside dans le fait de devoir rester fidèle en maintenant une distance. Les changements introduits par la traduction ne sont pas nécessairement mauvais, ils peuvent être productifs. Ce phénomène permet de remettre en question ce qu’on croyait savoir. Le sens des mots n’est jamais figé, il change, évolue et se transforme légèrement. Étant donné que les vieilles idées et la langue sont en mouvement, la traduction même nous oblige à changer et renouveler nos connaissances. Finalement, ce livre nous amène à une conclusion sur notre condition humaine. Si la traduction est un défi si grand, c’est parce que personne ne « possède » vraiment sa langue et que l’on ne fait que l’utiliser. Nous sommes des étrangers dans nos propres mots. On utilise la langue, mais on ne peut pas changer sa structure. Comme le souligne Derrida : « On ne parle qu’une langue – et on ne l’a pas. On ne parle jamais qu’une langue […] » (p. 41). Traduire n’est donc pas seulement un exercice technique pour passer d’une langue à une autre. C’est l’art de comprendre et de négocier le sens avec autrui.
Pour mieux comprendre la portée de ces réflexions, il est essentiel de s’intéresser à Franziska Humphreys, qui a dirigé ce volume. Elle était la responsable du programme de traduction franco-allemand au sein de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme entre 2014 et 2020. Elle est aujourd’hui directrice de la Maison Heinrich Heine à Paris. Elle a dirigé de nombreux projets de recherche sur la circulation des idées et le rôle de la traduction, notamment dans les sciences humaines et sociales. Son interview est également disponible dans ce numéro de la revue.
Si votre objectif est de mieux comprendre les enjeux rencontrés par les traducteurs aujourd’hui, l’ouvrage Penser la traduction offre les outils clés pour une réflexion approfondie sur la traduction. Vous y retrouverez notamment des contributions de Marcel Beyer, de Marc de Launay ou encore de Jean-René Ladmiral, qui éclairent les défis de la profession.
Recension de l’ouvrage Penser la traduction dirigé par Franziska Humphreys (Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2021) par Gonzalo Pacini.
