De l’amour et de la souffrance

L’ouvrage de Rainer Herrn retrace l’histoire de l’Institut de science sexuelle de Berlin (1919‑1933) fondé par Magnus Hirschfeld, médecin et pionnier dans l’étude scientifique de la sexualité et le soutien aux personnes marginalisées. Les recherches, soins, actions éducatives et militantes de l’Institut traversent les tensions sociales et politiques jusqu’à sa destruction par les nazis.

L’ouvrage s’inscrit comme un travail de mémoire rendant hommage aux luttes pour la reconnaissance et la dignité des sexualités jugées « hors norme ». À travers l’histoire de cet Institut, on comprend que l’homosexualité et d’autres formes de sexualité marginalisées existaient en réalité dans toutes les sphères de la société. Comme l’explique l’auteur, dans le quartier du Tiergarten où était installé l’Institut, il existait des coins de rue et des lieux de rencontre où les hommes pouvaient se retrouver. Ces espaces formaient un monde parallèle pour ces personne qui cherchaient à se faire une place dans une société qui ne la leur accordait pas. L’existence de l’Institut était donc une nécessité, non seulement comme espace d’étude mais également pour protéger et sécuriser les minorités sexuelles à travers un acte fort de protestation. Magnus Hirschfeld, lui-même juif et homosexuel, portait aux yeux des forces réactionnaires une « double faute » qui faisait de lui une cible privilégiée. Sa personne incarnait précisément tout ce que l’Institut cherchait à défendre, ce qui explique la violence particulière de l’acharnement dont il fut victime. Dans ce livre extrêmement bien construit, l’auteur offre une exploration minutieuse de ce que fut l’établissement. Il s’agit en effet du fruit d’un véritable travail d’orfèvre, nourri par de nombreuses années de recherches menées par la Société Magnus-Hirschfeld, association berlinoise consacrée à l’étude et à la préservation de l’héritage de Magnus Hirschfeld et de son Institut de science sexuelle. L’ouvrage, très bien structuré, retrace l’histoire de l’Institut depuis l’utopie de ses débuts et les luttes pour la reconnaissance, jusqu’aux désillusions de la république de Weimar et à sa transformation vers une réforme sexuelle plus large, avant son démantèlement.

Rainer Herrn accorde une attention rare aux détails avec les informations issues des archives, des cas cliniques ou encore des réseaux militants. Même si cette abondance d’informations peut sembler copieuse, elle donne au livre sa force, celle de restituer la réalité d’un lieu d’une extraordinaire complexité. Parmi les contributions les plus originales du livre, le rôle de rapporteur médico-légal de Magnus Hirschfeld est mis en avant. L’auteur montre que la science sexuelle servait également d’outil pour défendre des accusés et ouvrir des brèches dans un système judiciaire hostile. Cette dimension, souvent négligée, témoigne que l’Institut menait aussi une forme d’action politique jusque dans les tribunaux. Le livre révèle également les aspects plus controversés du travail de Magnus Hirschfeld. Son recours aux théories eugénistes et son intérêt pour les traitements hormonaux expérimentaux sont présentés tels quels, l’auteur n’en proposant qu’une analyse critique peu développée. Les dernières pages consacrées à la destruction de l’Institut en mai 1933 comptent parmi les plus saisissantes. L’auteur restitue avec force la manière dont les nazis ont transformé cet acte en un geste hautement symbolique. Il ne s’agissait pas seulement de piller un bâtiment, mais d’effacer un lieu devenu emblématique de la liberté sexuelle et du réformisme social. L’Institut fut érigé comme cible pour donner un visage à l’idéologie à abattre.

Rainer Herrn est un historien de la médecine né en 1957. Il est spécialiste de l’histoire de la psychiatrie et des minorités sexuelles et de genre. Il a travaillé au sein de l’Institut d’histoire et d’éthique de la médecine de la Charité à Berlin et continue d’exercer ses activités au centre de recherche sur l’histoire de la science sexuelle de la Société Magnus-Hirschfeld. Ses recherches portent sur la formation de la psychiatrie et de la science sexuelle et sur le rôle que ces disciplines ont joué pour la diversité psychique, sexuelle et de genre.

Recension de l’ouvrage De l’amour et de la souffrance. L’Institut berlinois de science sexuelle (1919-1933) de Rainer Herrn, traduit de l’allemand par Anne-Sophie Anglaret (Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2025) par Anissa Rezaiguia.

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