« Les droits fondamentaux ne sauraient être tout bonnement remisés pour les uns tout en continuant à s’appliquer pour les autres. […] Ces droits sont comme l’air que nous respirons : soit il y en a pour tous, soit pour personne. » (p. 12) C’est avec cette déclaration poignante que Judith Kohlenberger nous invite à entrer dans Le Paradoxe de la fuite, posant d’emblée l’universalité des droits comme fondation inébranlable. Le Paradoxe de la fuite est un ouvrage récemment publié dans la collection « Bibliothèque allemande » des éditions de la Maison des Sciences de l’Homme – traduit dans le cadre du programme de traduction franco-allemand –, élu « Livre scientifique de l’année » en 2023 et nominé la même année pour le Prix allemand de Non-Fiction. L’ouvrage porte un vif intérêt à la thématique de la migration, sujet qui fait débat dans notre actualité contemporaine, c’est pourquoi il nous tient à cœur d’en discuter.
Pour résumer l’ouvrage, l’autrice utilise le concept de paradoxe comme fil conducteur pour déconstruire l’hypocrisie des sociétés occidentales et les incohérences dans les régimes d’asile moderne. L’ouvrage s’articule autour de trois paradoxes majeurs :
– Le paradoxe de l’asile : selon l’autrice, il se caractérise par « l’impossibilité d’accéder légalement au droit de demander l’asile : les réfugiés sont obligés d’“enfreindre le droit” pour faire valoir leur droit » (p. 31).
– Le paradoxe du réfugié : l’autrice qualifie ce deuxième comme étant une « personne en quête de protection qui doit être à la fois vulnérable et prête à fournir un travail productif, démunie et autonome » (p. 31).
– Le paradoxe de l’intégration, « que l’on peut résumer par le potentiel conflit sociétal inhérent à la figure du réfugié, puisque c’est précisément son “intégration” – impérieusement requise – dans la société d’accueil qui alimente au premier chef des débats sur la répartition des richesses et des ressources, la progression et la visibilité au sein de ladite société » (p. 31).
Là où de nombreux ouvrages s’attardent uniquement sur des statistiques et des témoignages, Le Paradoxe de la fuite nous frappe par son originalité. En effet, l’autrice nous confronte explicitement et brutalement à nos propres défaillances. Elle ne se contente pas de pointer les dysfonctionnements mais remonte jusqu’aux racines mêmes de nos propres fondations, tant historiquement qu’idéologiquement. Ses argumentations reposent sur des données historiques, factuelles, juridiques, passant par la mention de nombreux chercheurs pour appuyer ses propos. Judith Kohlenberger dépeint ici l’asile comme un système de triage qui triomphe de l’humanisme, surtout au vu des doubles standards et des politiques d’accueil qui rendent l’hospitalité extrêmement sélective. De plus, l’ouvrage exprime d’une façon saisissante la misère extrême en tenant des propos et des exemples pertinents. Bien que ce livre présente une complexité analytique, l’approche reste néanmoins méthodique et impactante. L’ouvrage entier est animé par la sincère conviction et l’engagement profond pour la justice, transmettant un appel à la responsabilité et à l’action.
Intéressons-nous également à l’autrice elle-même : Judith Kohlenberger dirige l’Institut de recherche sur la fuite, la migration et leur gestion (FORM) à l’université de sciences économiques de Vienne (WU). Elle est spécialiste des sciences culturelles et des migrations, chercheuse à l’Institut autrichien des affaires internationales (oiip) et chercheuse affiliée en politique au Centre Jacques Delors de la Hertie School de Berlin. Pour ses travaux, elle a reçu le prix Kurt Rothschild et le prix d’excellence de la ville de Vienne ainsi que le prix Anas Schakfeh pour services rendus aux droits de l’Homme, à la démocratie et à la promotion de l’état de droit. Elle s’impose aujourd’hui comme une voix incontournable dans la critique des préjugés et des injustices.
Si vous cherchez un essai puissant qui critique de manière fine et construite la double attitude de nos politiques européennes d’asile, Le Paradoxe de la fuite est incontournable !
Recension de l’ouvrage Le Paradoxe de la fuite. De notre rapport contradictoire aux migrations forcées et aux personnes déplacées de Judith Kohlenberger, traduit de l’allemand par Anne-Emmanuelle Fournier (Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 2025) par Marina Stevanovic.
